005_col_5082_m.jpgUn gros morceau de ce voyage est devant la roue avant de la moto ce matin. 475 km d’un goudron défoncé qui alterne avec de la piste. Quatre cols, dont deux à plus de 5 000 m d’altitude. J’en ai entendu tellement sur cette route, qu’il y a une grosse appréhension au départ. De plus, le ciel est d’un gris désespérant. Les nuages sont posés sur les montagnes et ne semblent pas vouloir s’en séparer. La voie, pas très large, ne perd pas de temps pour grimper en lacets serrés à flanc de montagne. Comme je le craignais, il y a beaucoup de camions surchargés qui essayent d’escalader la pente en crachant d’épais nuages noirs. Lesquels, en se mélangeant à la poussière, n’en sont que plus à même d’intoxiquer tous ceux qui suivent. Le plus étonnant, c’est le nombre de voitures particulières à emprunter cet itinéraire. Certaines ont des skis sur le toit. Ça promet !

Mille mètres plus haut, il pleut. Comme il y a des glissements de terrain qui alternent avec des travaux, ce sont des bouchons de centaines de mètres qui se forment et bloquent le passage. Il y a beaucoup de motos ici. Une majorité de Royal Enfield 350 ou 500 cm3. Des motards venus du monde entier achètent ou louent ces véhicules d’un autre temps pour tenter de rejoindre Leh, la capitale du Ladakh, au cœur de l’Himalaya, en passant par la deuxième plus haute route du monde. Beaucoup d’Indiens aussi, en groupe ou seuls. Du coup, tout au long des trois jours nécessaires pour couvrir la distance, on revoit toujours les mêmes personnes qui font des pauses, mangent et dorment aux mêmes endroits.

004_ces_camions_qui_gachent_le_plaisir.jpgLes motos se faufilent entre les autres véhicules en roulant dans des ornières de boue profonde. Une chance d’arriver à passer. On n’aura pas à respirer les gaz d’échappement de tous ceux qui sont maintenant derrière !

Le premier col est franchit sous une pluie battante. Pas terrible pour les photos… En revanche, une grande partie des voitures s’arrêtent ici. Les gens viennent faire du ski sur les névés gelés qui recouvrent les pentes à proximité de la route. Je vais pouvoir rouler un peu mieux. Quelques contrôles où il faut présenter son passeport, des ponts qui semble vouloir se disloquer sous le poids des véhicules, certains qui n’en peuvent plus et obligent à des passages à gué plus où moins profonds et glissants, et la pluie, toujours. La boue de temps en temps. Des travaux, souvent. A ce sujet, ce sont des dizaines et des dizaines d’ouvriers qui travaillent le long de la voie. Souvent leur tache ne consiste qu’à casser des pierres avec un marteau en se tenant accroupis de très longues heures…

Passage devant une petite station-service. Un panneau indique : « Plus de carburant pendant 360 kilomètres ». Ne pas oublier de s’arrêter ! Etape au petit village de Kaylong.

Des personnages tout au long de la route. J’ai roulé un peu avec Paul aujourd’hui. Un physique de baba-cool nordique, et pourtant il est italien, de la région de Turin. Il a acheté sa 350 Royal Enfield au Népal et semble parti en pèlerinage en Inde. Dans le petit hôtel accroché à la paroi de la montagne, la soirée se passe en discutions avec des cyclistes belges qui font un périple dans les vallées environnantes.

003_route_himalayenne.jpgC’est la pluie qui me réveille encore. On nous avait pourtant dit que les premières montagnes arrêtaient les nuages de la mousson… Cela va heureusement se vérifier après quelques kilomètres de route. Petit à petit le ciel bleu réapparaît ainsi que des montagnes couvertes de neige. Enfin, l’Himalaya se dévoile ! Ça tombe à pic, car il y a deux cols au programme aujourd’hui, dont le deuxième à plus de 5 000 m. On va voir quelque chose cette fois. A tel point, que la moyenne s’en ressent aussitôt. Les arrêts photos se succèdent à une cadence proportionnelle à celle des kilomètres-heure en chute libre.

Aujourd’hui encore, rencontre. Maurice et Gérard. Deux frères en balade dans l’Himalaya sur des … Royal Enfield bien sûr. Vous l’avez compris, c’est la moto qui s’impose ici. Nous allons faire quelques pauses et kilomètres ensemble. Juste assez pour se délecter du conflit qui les oppose. L’un, passionné de montagne et habitué de la région aimerait rouler tôt le matin. L’autre, dormeur, style marmotte endurcie. Le conflit se réveille à l’occasion de chaque halte. Amusant !

Il y avait quelques temps que nous n’avions pas rencontré de Français à vélo. Voilà qui est réparé. Si lui à l’air encore saint d’esprit, elle, doit souffrir d’un mal des montagnes aigu depuis un certain temps déjà. Inconscience ou courage, je ne sais plus que penser en la voyant pédaler allongée à quelques petits centimètres au dessus de la piste, sur une sorte de tricycle qui a le plus grand mal à absorber les aspérités rencontrées par les roues. Juste le temps de faire connaissance et il faut continuer. La route est encore longue pour rejoindre Pang, le point sur la carte où nous devons tous dormir ce soir. Vallées, précipices, paysages féériques, route ou piste qui serpente au travers des panoramas de fin du monde, tous les voyageurs en prennent plein les yeux. Même trop à la fois. Difficile d’assimiler autant d’un coup. Quel contraste avec le début du parcours indien !

006_grande_vallee.jpgLa route est difficile et le temps passe vite. Les derniers kilomètres sont pénibles. L’ultime vallée, dont les parois sont hérissées de « cheminées » d’une couleur chocolat alors que la lumière devient rasante, paraît ne jamais finir. Et puis, au détour d’un virage, quelques tentes plantées sur un replat à proximité d’un camp militaire. Pang. 4 505 m d’altitude. La solution d’hébergement, une paillasse sous une des tentes. Pour ma part, j’aime autant dormir chez moi, dans la mienne en l’occurrence. Difficile de trouver un endroit où la planter. Sans exagération, on se croirait un peu au milieu d’une décharge ici… A cette altitude, il est vraiment désolant d’être enveloppé en permanence d’une pollution récurrente. Entre les ordures, les gaz d’échappement des cars et camions et l’altitude, difficile de respirer. J’ai l’impression de n’avoir plus que deux de tension, d’avancer au ralenti. Il me faut une bonne heure pour m’installer. Pas facile la vie à la montagne.

007_c__est_ecrit_dessus.jpgAu petit matin, il s’avère que personne n’a bien dormi. Qui a eu froid toute la nuit, qui ne se sentait pas bien ou avait du mal à respirer… Et pourtant, il faut y aller ! C’est aujourd’hui que tout le monde doit franchir ce col à 5 346 m. Ici aussi, à peine parti nous montons. Le départ n’a pas été facile ce matin. Il a fallu démarrer la moto à la pente. C’est la première fois que cela arrive : espérons que ce ne soit qu’un caprice passager. Une fois le moteur chaud, j’oublie complètement cet incident. Après avoir très vite pris encore plus de hauteur, c’est une immense et large vallée qu’il nous faut parcourir avant de monter encore. Au loin, un troupeau de yaks broute paisiblement l’herbe rase. La dernière montée commence. Très vite, notre élan est coupé. Il y a eu un glissement de terrain et des engins sont à l’œuvre pour rétablir la circulation. Un panneau indique la plus haute route du monde. C’est maintenant faux. Il y a plus haut à quelques kilomètres de Leh. Et l’ascension se poursuit. On croirait monter tout droit vers le ciel d’un bleu intense. Sur le versant en face, le col est là, à portée des roues. 5 000 m. 5 100, 5 150, 5 200. Sur l’écran du GPS, l’altitude augmente doucement. 5 231 m. Sans prévenir, le moteur s’arrête !!!??? Eh la, c’est quoi cette histoire ? Elle n’était pas au scénario, cette scène…

Impossible de redémarrer. Je fais un demi-tour en espérant bien que tout rentre dans l’ordre et en faisant vite pour ne pas me faire dépasser par les camions du convoi militaire qui arrive. La moto redémarre et s’arrête à nouveau à… 5 231 m.

Une séance de mécanique s’impose. Avec toute cette poussière, le filtre à air a dû se colmater. Tout simplement. Le temps de l’enlever pour voir si le moteur respire mieux sans lui, et je dois me résigner à accepter que rien n’y fera. Je suis bel et bien en panne dans une des régions les plus isolées du Monde. Il n’y a plus qu’à espérer que je puisse vous envoyer ce message, comme dans une bouteille à la mer…