En janvier prochain, si rien en change, tous les motocyclistes conduisant des véhicules à deux et trois roues dont la cylindrée dépasse 125 cm³ seront contraints d'arborer sur leurs vêtements une surface de tissu rétro-réfléchissant au moins égale à 150 cm³ qui, en cas de besoin, pourra être portée en brassard. Cette étrange obligation a suivi la voie règlementaire habituelle, un décret pris en conseil des ministres complété d'un arrêté du ministère des Transports ; et elle figure, parmi bien d'autres, dans les décision annoncées lors d'un Comité interministériel de sécurité routière, ces réunions annuelles qui servent à faire dire par la presse combien le gouvernement se soucie de la sécurité des citoyens, et à le montrer en promulguant chaque fois une liste interminable de mesures forcément neuves et absolument vitales. Autant dire que ses promoteurs la jugeront totalement anodine, et que les réactions qu'elle suscite dans le monde motard ne pourront que confirmer le pouvoir dans sa conviction que ces gens sont décidément incompréhensibles et, pour employer les termes d'une ancienne Déléguée à la sécurité routière, définitivement ingérables. Malgré les difficultés de la tâche, on peut pourtant démontrer que cette mesure, comme tant d'autres, le contrôle technique des véhicules par exemple, vise un objectif qui n'a aucun rapport avec celui qui lui fournit sa justification, ne se soucie nullement de la sécurité des motocyclistes, et relève, in fine, d'un refus farouche du pouvoir comme de l'administration à la fois de reconnaître leurs erreurs, et de céder quelque terrain que ce soit à l'opposition, représentée, en l'occurrence et comme de coutume, par la FFMC. Mais la démonstration sera longue, impliquant à la fois de retracer toute la généalogie de la mesure, et de recourir à un certain nombre de comparaisons.

Une vieille obsession FFMC-giletjaune-sml2.jpg Car cette idée d'habiller les motards en jaune ne date pas d'hier. Le document de travail du CISR tenu voilà bientôt cinq ans, en novembre 2007, précisait ainsi que : "Les usagers de deux-roues motorisés sont particulièrement vulnérables. Ils souffrent notamment d'un déficit de visibilité. Le Gouvernement souhaite apprécier l'intérêt d'équipements de sécurité, en confrontant les expériences européennes sur le sujet. Il convient en particulier d'apprécier l'opportunité d'étendre aux usagers de deux-roues motorisés l'obligation de port d'un gilet rétro-réfléchissant de nuit, décidée par ailleurs pour les cyclistes, qui leur permettra d'être mieux vus par les autres usagers de la route." Mission est donc confiée à Charles Krajka "personnalité unanimement reconnue pour son engagement pour la sécurité des deux-roues motorisés" de "piloter une réflexion" sur la question. Les archives de l'Observatoire interministériel de sécurité routière, d'où sont extraites ces lignes, ne gardent malheureusement pas de traces des résultats de cette mission. Mais on imagine sans peine les objections qu'elle suscite, telles que les exprime, par exemple, une fédération opposée à cette contrainte, celle des usagers de la bicyclette, laquelle propose d'équiper la machine, et pas de marquer l'individu. Car, il faut le rappeler, vendre un vélo totalement dépourvu d'éclairage reste aujourd'hui encore parfaitement légal, puisqu'il peut fort bien n'être muni que de catadioptres. On conçoit qu'une telle situation rende périlleuses les sorties nocturnes : l'État, bon chien de garde, impose donc aux cyclistes le port d'un gilet réfléchissant, tout en prenant bien soin de limiter son usage à des circonstances précises, et sans doute assez peu courantes, où son utilité semble avérée, la nuit, et en dehors des agglomérations, donc lorsque le cycliste ne profite ni du jour, ni de l'éclairage public. On voit à quel point la situation du motard comme du scootériste n'a rien à voir avec celle des cyclistes : non seulement leurs véhicules sont équipés de tout le nécessaire en matière d'éclairage, mais, depuis quarante ans, la loi oblige ce nécessaire à rester allumé en permanence. Par ailleurs, leurs machines sont souvent munies à l'avant d'un carénage, et à l'arrière d'un top-case. À la différence du cycliste dont tout le corps reste visible, bien souvent, la seule partie du motard qui dépasse, c'est la tête : s'il fallait lui imposer quelque chose, ce serait donc le magnifique casque orange fluo de la police belge, malheureusement si difficile à trouver dans le commerce. Et l'on peut soulever bien d'autres objections, en s'interrogeant par exemple sur la résistance de gilets conçus pour des piétons, une fois qu'il seront endossés par des gens qui ont la fâcheuse habitude d'affronter des vents de 130 km/h. De tels arguments ne sont mineurs qu'en apparence. Car ils montrent comment les chargés de mission et conseillers techniques qui élaborent ces mesure raisonnent, par analogie, en partant d'un univers connu, celui des cyclistes, pour aborder l'inconnu, les motocyclistes, et en établissant des analogies entre les deux sans nullement se soucier de leur validité. Mais ce mode de raisonnement méprise totalement un certain nombre de points pourtant fondamentaux, l'effectivité de la mesure, son utilité pratique, l'importance des atteintes à la liberté des citoyens qu'elle implique. Il se contente d'un moindre effort, aussi bien intellectuel, faisant l'économie d'une connaissance pertinente du monde des motards, que politique, puisque le couple décret-arrêté permet de garder l'ensemble du processus sous le seul contrôle de l'exécutif, sans intervention externe, du parlement en particulier. Il y aurait pourtant, peut-être, une mesure à prendre. Évoquée depuis des années, elle consiste à élargir la silhouette de motocycles dont on prétend que leur étroitesse perturbent les habitudes et l'attention des innocents automobilistes en les équipant de LED d'une couleur spécifique, à l'image d'un dispositif existant aujourd'hui. Équiper le véhicule et pas le conducteur, installer des diodes aux extrémités des carénages, dans les rétroviseurs, voire au bout du guidon ne présente pas de difficulté technique, coûte bien moins cher qu'un ABS bientôt obligatoire et ne nécessite qu'une de ces normes que l'Europe produit en quantité industrielle. Mais alors, c'en serait fini de ce confort intellectuel qui alimente les experts depuis si longtemps, et qui fait de la faible visibilité des motards une cause majeure d'accidents.

l'État en action Plutôt que d'améliorer les machines l'État, donc, préfère s'en prendre aux conducteurs : le dossier de presse du Comité interministériel de sécurité routière tenu le 11 mai 2011 sous la présidence du Premier ministre, François Fillon, décrit donc, dans sa section trois, celle qui concerne les deux-roues motorisés, la mesure n°11 : celle-ci oblige les usagers de motocycles et de tricycles d'une cylindrée supérieure à 125 cm³ à porter "un équipement rétro-réfléchissant : gilet de haute visibilité ou blouson portant des bandes rétro-réfléchissantes". La mesure est justifiée à la fois par la volonté de doter les usagers d'une "plus grande visibilité qui doit être facilitée, en cas de panne mais aussi en circulation" mais aussi par le fait que "de très nombreux utilisateurs négligent le port des équipements de protection individuelle. Le premier équipement de protection est l'habillement de l'usager". Destinée aux journalistes, l'information reste succincte ; elle permet toutefois de nourrir la réflexion. Car elle fonctionne à rebours de la logique. Sa cible se limite en effet aux motards au sens strict, les titulaires du permis A conduisant des véhicules de plus de 125 cm³ même si, par pure méchanceté, les automobilistes et leurs tricycles pendulaires les rejoignent. La mesure épargne donc les ordinaires usagers de scooters, ceux-là même dont une petite observation sociologique suffit à démontrer à quel point cette culture de l'équipement de sécurité, caractéristique du motard, leur échappe complètement. Elle oblige donc à s'équiper ceux qui, très majoritairement, le sont déjà, et épargne ceux qui adoptent la pratique inverse, et se déplacent en été sur les voies rapides habillés de T-shirts, de bermudas et de sandales, à l'image sans doute du même François Fillon lors de son escapade à Capri. Mais, en dénonçant l'absurdité de cette obligation, on se trompe : car, très probablement, cette absurdité est volontaire. Sauf rare exception, les motards roulent tous avec des vestes ou des blousons, des bottes et parfois des gants équipés de protections et d'éléments réfléchissants : comme autrefois avec le casque, les obliger, et eux seulement, à faire ce qu'ils font déjà revient donc à prendre une mesure de pure façade, simplement destinée à occuper quelques lignes dans un communiqué de presse et voulue comme telle, mesure qui, bien sûr, n'aura aucun effet mais, de la même manière, ne gênera personne.

Mais l'occasion était trop belle pour que la FFMC la laisse passer. Obliger des citoyens que rien ne distingue particulièrement des autres, si ce n'est leur façon de se déplacer, et qui ne sont ni policiers, ni militaires, ni moines, ni bagnards, à s'habiller d'une façon spécifique, et uniforme, porte déjà une grave atteinte aux libertés publiques. Quand elle concerne un groupe social particulier, revendicatif, organisé, et habitué, dans bien des domaines et pas seulement celui de son apparence, à définir ses propres normes souvent volontairement distinctes de celles qu'accepte le commun des mortels, elle court un grand risque de susciter une vive opposition. Que l'on y ajoute son caractère discriminatoire qui va, comme précisé plus haut, à l'inverse de la logique, et l'on dispose de tous les éléments nécessaires pour déclencher des mobilisations comme on n'en avait pas connues depuis des années et, accessoirement, doubler l'effectif des adhérents à la FFMC. Le plus étonnant dans l'affaire, et sans doute aussi le plus inquiétant, tient au fait que cette réaction, et son ampleur, semble avoir pris les autorités totalement au dépourvu. Car les autorités ne sont pas stupides, et la police, dont les agents appartenant à ce qui fut les Renseignements généraux sont honorablement connus des organisateurs de manifestations motardes, fait fort bien, et depuis toujours, son travail. Le fait que ces événements surviennent peu de temps après une réforme qui a conduit à une très forte dévalorisation et de ces agents et, sans doute aussi, de l'intérêt que leurs supérieurs accordent à leur travail, ne doit sans doute rien au hasard, et donne l'impression que le pouvoir sarkosyste finissant préférait écouter un publicitaire bien en cour ou un sondage biaisé plutôt que ses agents de terrain. Et cette surdité l'a conduit dans une impasse, confirmée par cet arrêté pris au début 2012, qui définit la surface minimale de tissu réfléchissant à montrer à la maréchaussée, sous peine d'une amende de 68 euros et d'un retrait de deux points, surface qui peut éventuellement être amovible, et portée en brassard.

FFMC-brassardsmal.jpg Combattre la discrimination La décision n°11 du CISR de mai 2011 s'est révélée être une bombe, que ses créateurs avaient eu la sagesse de munir d'une procédure de désamorçage. En se contentant d'imposer l'utilisation de vêtements munis d'éléments réfléchissants, sans plus de précision, aux seuls usagers de deux-roues motorisés qui en portaient déjà, le pouvoir disposait d'une échappatoire, et n'aurait suscité guère plus de réactions qu'un haussement d'épaules. Il a choisi le chemin inverse : après avoir affirmé, contredisant ainsi les documents qu'il avait lui-même publié, qu'il n'avait jamais été question d'imposer le port d'un gilet fluo, il a imaginé une mesure torturée, pensant sans doute, avec cette histoire de brassard qu'il juge bien anodine, à la fois éviter une capitulation publique, et faire taire les mécontents. Naturellement, il a obtenu l'effet inverse. Car il avoue, avec cet objet ridicule, à quel point il n'est plus question sécurité, mais, brutalement, d'un pur rapport de force. Le pouvoir ne peut supporter de voir son autorité contestée par les motards, ces gens bruyants et incompréhensibles dont il n'a, sauf à de rares occasions, durant les majorités de gauche, jamais accepté ni la manière d'être, ni les comportements, quand bien même ceux-ci resteraient dans un strict cadre légal. Et s'il avait, dès le départ, voulu stigmatiser cette population, et marquer la manière dont elle se distingue des autres, y compris des autres usagers de deux-roues motorisés, il n'aurait plus trouver meilleur symbole qu'un brassard. Alors, ce stigmate, loin de le cacher, il faut l'exhiber : si la mesure entre effectivement en vigueur en janvier prochain, portons donc ce brassard en permanence, à la ville et à la campagne, au travail et durant les loisirs, sur un manteau, sur une veste, un blouson, un tailleur ou une chemise. Nous verrons alors si un gouvernement socialiste choisit d'entrer dans une histoire qui ne restera pas forcément petite comme celui qui a imposé à une partie de la population qui possède des caractéristiques qui lui sont propres et la définissent le port d'un signe distinctif qui lui sera réservé.

Denis Berger