Ces dernières semaines, la Sécurité Routière nous a gratifiés d’une nouvelle campagne dédiée aux motards. Celle-ci est composée d’une affiche et d’une vidéo, aussi consternantes l’une que l’autre, avec pour thème « à moto, le plus grand danger, c’est de penser qu’il n’y en a pas. »

Si ce thème n’est pas forcément mauvais en soi, une fois de plus, et comme d’autres l’ont dit avant moi, la Sécurité Routière est tombée dans la caricature.

Sur l’affiche tout d’abord, la Sécurité Routière essaye d’utiliser des codes propres au 2 roues (le mot « arsouiller » et le logo de la Sécurité Routière façon écusson, l’utilisation même du mot « arsouiller » que nos hauts fonctionnaires ont du découvrir à cette occasion…). Mais ça ne le fait pas, peut être à cause des écussons qui font « trop neufs ». Ou bien peut-être cela vient-il de la définition de l’arsouille, comme une « envie irrépressible de mettre du gaz ». Alors donc tous les motards ont forcément le même comportement ? Qu’on roule en custom, en routière ou en sportive, qu’on soit seul, en couple ou entre amis, qu’on soit en balade ou sur la route nous ramenant du boulot, forcément, LE motard ne peut s’empêcher de jouer le pilote ? Avec un comportement comme cela, c’est donc un miracle qu’il reste quelques survivants chez les motards…Au passage, s’il y avait des motards à la DSCR, ils sauraient qu’en général, l’arsouille, c’est à plusieurs. Bref, si faut éduquer nos chers fonctionnaires avec le Joe Bar Team ou avec l’Encyclopédie Imbécile de la Moto, y’en a encore pour un moment.

Autre affirmation, que c’est justement en pleine arsouille que la vigilance se relâche. Si on assimile ce comportement d’arsouille à la pratique sportive de la moto, c’est à peu près l’exact opposé. Si des chutes ont lieu dans ces instants, ce n’est pas dû à une baisse de vigilance, mais comme nous l’expliquaient des chercheurs de l’IFSTTAR *, parce que le motard est près de ses limites et que sous l’effet de la surprise, sa marge de sécurité est trop faible pour maitriser la situation. Allez dire à un pilote de grand prix que sa vigilance se relâche quand il est en pleine bagarre avec ses concurrents ! Non, sa vigilance baisse quand il croit avoir la course gagnée. D’où le syndrome du dernier tour, et d’où, sur route, les accidents à proximité du domicile.

Quant à la vidéo, elle nous présente un motard, au comportement agressif (et étrangement, avec une moto qui démarre à la clé…), qui arrive à éviter tous les accidents en milieu urbain : portière qui s’ouvre, changement de file, piétons qui traversent sans regarder. Et une fois sorti de la ville, il met du gaz et patatras. Bah oui, on vous l’a dit, il ne peut pas s’empêcher d’arsouiller ! Et là encore, le même message : si le motard se tue, c’est parce qu’il roulait comme un con hors agglomération. En ville, il ne lui arrive rien, puisqu’il est vigilant.

Ce scénario fait passer 3 messages néfastes : automobilistes, continuez à faire n’importe quoi en ville, les motards vont gérer. Motards, vous êtes les dieux de la cité, et quoi qu’il arrive, vous vous en sortirez toujours. Par contre, quand vous décédez d’un accident en rase-campagne, c’est forcément que vous l’avez cherché.

Sur quoi reposent ces affirmations ? Je suis allé jeter un œil sur le bilan 2010 (désolé, pour le 2011, il faut attendre encore un peu) de la Sécurité Routière pour savoir de quoi il en retourne. Sur les 704 tués à moto, la majorité (432) l’a effectivement été en « rase campagne », en clair, hors agglomération, contre 272 en agglomération. Ce qui fait quand même 38% des tués en agglomération. Mon histoire de « dieux de la cité » vient déjà d’en prendre un coup. Et je n’en suis qu’à la page 33, sur un document de 380 pages, ça commence mal.

Nous avons donc 62% des motards tués hors agglomération. Mais tiens, et quelle est donc le rapport entre le nombre d’automobilites tués en zone urbaine et en rase campagne ? 86% pour le second cas ! Mazette, ils doivent sacrément arsouiller au volant de leurs Scénic les automobilistes ! La relève d’Alain Prost est assurée !

Bon, revenons à nos moutons, pardon, motards. On sait maintenant qu’ils se tuent plus en rase campagne qu’en ville. Mais de quoi cela vient-il ? Sont-ils plus vigilants en agglomération ? Arrivent-ils vraiment à échapper à toutes les misères décrites dans la vidéo ?

La réponse arrive page 340, 342 et 343, et apparemment c’est non : 10866 blessés en agglomération contre 4293 en rase campagne, 11389 accidents répertoriés contre 4426, soit 72% à chaque fois en zone urbaine. Ainsi donc, et sans grande surprise, cette campagne est à coté de la plaque (nouveau format), les motards n’arrivent malheureusement pas à éviter les accidents en milieu urbain. Alors pourquoi si peu de morts finalement ? Et bien pour cela, il suffit de visionner à nouveau cette vidéo en imaginant que le motard n’arrive pas à éviter l’accident : dans pratiquement tous les cas, mis à part peut-être celui en intersection, le motard aurait probablement survécu à la chute.

La différence entre le milieu urbain et la rase campagne ne se fait donc pas sur la vigilance supposée du motard, mais sur les circonstances : il vaut mieux (pour le motard) percuter un piéton à 30 km/h en ville qu’un sanglier à 80 sur une route de campagne. Il vaut mieux percuter à 20 km/h une voiture qui grille un feu plutôt qu’à 70 une voiture qui grille un stop. Et les secours seront prévenus bien plus rapidement si vous avez un accident sur les pavés des Champs-Elysées que si vous glissez sur la départementale 37, fraichement gravillonnée au fin fond de la Creuse…

Sur la seconde image d’Epinal véhiculée par ce spot, le motard qui se croûte tout seul, qu’en est-il ? Tout d’abord, ce n’est pas forcément « seul », c’est « sans usager tiers identifié », ce qui inclut les délits de fuite, animaux sauvages, obstacles, gravillons, verglas, gasoil, etc. Après avoir potassé le bilan complet (mais j’ai pu rater quelque chose tant il est dense), je n’ai rien trouvé quant à une sinistralité particulière « en rase campagne, sans usager tiers identifié ». Mais globalement, les motards ont moins d’accidents « seuls » que les automobilistes (36% contre 49%). Et la Sécurité Routière de justifier ceci (page 148) par le fait que «cela résulte aussi du risque réduit de somnolence voire d’hypovigilance, dans la mesure où la conduite d’un deux-roues et la situation de plein air sollicitent beaucoup plus le conducteur d’un point de vue physique et le maintiennent plus alerte». Soit en totale contradiction avec ce qui ressort de ce spot ! Savoureux…

Fred

''Bilan 2010 de la SR http://www.securite-routiere.gouv.f... Institut Français des Sciences et Ttechnologies des Transports, de l’Aménagement et des Réseaux''