Tongue rider - La suite (2010-2011)

Moto Magazine

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Prélude...

« On ne voyage pas pour se garnir d'exotisme et d'anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rendre comme ces serviettes élimées par les lessives qu'on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. On s'en va loin des malédictions natales, et dans chaque ballot crasseux coltiné dans des salles d'attente archibondées, sur de petits quais de gare atterrants de chaleur et de misère, ce qu'on voit passer c'est son propre cercueil. Sans ce détachement et cette transparence, comment espérer faire voir ce qu'on a vu ? Devenir reflet, écho, courant d'air, invité muet au petit bout de la table avant de piper mot… »premier dessinIl y a presque un demi siècle Nicolas Bouvier écrivait cette petit phrase implacable…Il traîna beaucoup sur les routes à une époque où ce n'était pas encore à la mode, mais peut être que maintenant ça ne l'est plus vraiment… Et à la veille de repartir là où j'ai dû abandonner ma moto il a une dizaine de mois, je me demande une fois de plus quel est le sens réel de ces échappées indispensables...

Réflexion suisse...

Mais pourquoi j'ai lu ça juste là, maintenant, à quelques jours du départ ? Les préliminaires sont toujours les mêmes ; paperasses, pièces détachées et questionnements incessants sur le pourquoi réel de tout ça, sur ce qu'on laisse, sur ce qu'on va chercher, et ce Suisse d'un autre age qui avait déjà tout compris... Mais on me la fera pas à moi; quoi qu'il en soit, quoi que l'on pense, je vais d'abord et avant tout essayer de récupérer ma moto, là-bas, aux portes du désert ...

Comment on se repère, le cul entre deux continents?

dessin2

Fluctuation...

]Le monde c'est un truc qui change tout le temps et il faut bien reconnaître que dans le secteur agité du changement permanent l'Afrique est loin d'être en reste! L'hiver dernier, je débarquais dans une ville où après des années d'agitation, on s'émerveillait du retour des touristes fraîchement arrivés par la route du désert enfin réouverte; tout allait redevenir comme avant...Cette illusoire euphorie n'a dû durer que quelques semaines, depuis le secteur n'a jamais été aussi incertain, mais il doit bien y avoir une combine pour discrètement récupérer ma monture histoire de tourner en rond en attendant que les temps changent...Ouais bon, ça va là! J'en vois qui se marrent; c'est vrai que je n'y crois pas, mais si on ne fait pas semblant, des fois, juste un peu, on va finir par rester au plumard jusqu'à la fin des temps, alors moi, je pose mes crayons et je me barre!gribouilli JoeBar

Aube de départ...

Putain, quelle heure est-il exactement...alors ça y'est, c'est reparti?Je suis là avec mon sac trop lourd, prêt à affronter les contrôles...mais oui, ça y'est c'est reparti!depart à l'aube

Embarquement immediat

contrôle d'aéroportDÉPART…Me voilà dans l’avion, j’ai un peu la tête dans le cul, c’est normal, on ne se lève pas tous les jours à cinq heures du mat, surtout quand on jouit du rare privilège de faire l’artiste depuis une trentaine d’années. Tout le monde n’a pas cette chance ; tiens, prenons Ludovic par exemple. Un jour sur deux Ludovic se lève à cinq heures pour aller bosser au service de surveillance des bagages à main de l’aéroport. Je l’ai rencontré à son poste de travail , il y a quelques semaines ; en reluquant ma trousse de gros feutres sur son scanner, ça l’avait intrigué ; c’est que ça ressemble pas mal à des bâtons de dynamite des gros feutres ! Mais Ludovic est homme de bon goût, il aime les bandes dessinées avec des rats dedans et du coup on a fait pote aussitôt. Je lui ai bien sûr raconté mes mésaventures de l’année précédente avec le refus d’embarquement pour ma boîte de vitesses, l’acariâtre responsable inflexible, enfin tout ce bordel du départ de lendemain de noce avec la tête dans le cul incompatible avec l’affrontement des consignes de sécurité. Ludovic s’est bien marré et m’a promis que cette année, on me ferait pas chier ; il a consulté son planning, il serait là, levé à l’aube comme moi, solidaire. Quand je me suis pointé, je suis directement monté au contrôle pour signaler à mon nouvel allié que j’étais là ; pas de bol, Ludovic que j’avais harcelé de coups de fil ces derniers jours, pour être sûr de ne pas le louper, s’était fait porter pâle. J’ai flippé comme un malade en attendant l’appel fatal qui allait me convoquer au poste de sécurité mais rien ne s’est passé. Ludovic avait dû, comme il me l’avait promis, signaler mon bagage atypique à ses collègues qui en voyant passer une batterie de Béheme et un carbu Suzuki n’ont pas cru, comme ils en ont pris l’habitude, qu’il s’agissait d’une bombe thermonucléaire à carbus reliée à une batterie remplie de vicissitudes bactéréologiques dans le but de rayer Paris de la carte. Je m’en fous de Paris, moi ; je veux juste descendre au sud du désert pour attendre qu’ils en ouvre la porte. En attendant, je continue, comme à chaque départ, à chercher ce que j’aurais pu oublier ; parce que n’oublions pas, on oublie toujours quelque chose…mais quoi ?

Premier jour,première nuit!

Pendant toute la nuit, les gardes des maisons aux alentours se sont tirés la bourre à coup de décibels comme les bistrots congolais de Kinshasa. Je suppose que c’est pour rester éveillé, en tout cas c’est efficace parce que c’est tout le quartier qui reste éveillé. Le cousin a dû intervenir à un moment de la nuit, ou alors je me suis simplement endormi tout seul ! ambiance nocturneCinq heures moins le quart, l’aube pointe son nez et la ville se réveille à l’appel de la prière ; moi aussi. Je ne sais pas encore vraiment comment je vais pouvoir remonter vers le nord rechercher de quoi redescendre vers le sud. J’ai devant moi une bonne dizaine de jours pour faire tout ça ; on m’attend après Noël pour un mariage au Burkina Faso, cet aller-retour ça fait, mine de rien un bon paquet de bornes et Balal n’a pas l’air très pressé de bouger de la capitale ; un Touareg pas très pressé, ça transforme une organisation de voyage en concept flou et je vais sans doute devoir me remuer si je veux arriver à ce mariage Burkinabé. J’en vois déjà certains se marrer à se demander comment j’en arrive à me foutre dès le premier jour dans des sortes d’impasses provisoires et comment je fais pour à chaque fois laisser des mariages prendre possession de mes destinées nomades…

Une balade en autobus.

douche privée Quatre heures du matin, je suis en progrès constant ; à ce rythme-là, plus besoin de se lever d’ici une semaine, mais où serai-je dans une semaine ? La gare routière, avant le lever du soleil, est déjà en pleine effervescence. Les porteurs de valises, ceux qui les marquent maladroitement ou ceux qui les rangent dans les coffres. Il y a des bus pour toutes les directions du pays et même bien au delà, les blancs c’est la deuxième classe, les bleus c’est le must, c’est les modèles climatisés. On m’a bien prévenu que dans les bleus, il faut s’équiper chaudement, pulls, écharpes, blousons, rien n’est de trop pour affronter la climatisation polaire que la société Rimbo est fière de montrer à sa clientèle qui se souviendra longtemps de la chance qu’elle a eu de voyager en première classe. au bord de la route Une journée de bus pour commencer la virée, mille bornes d’un coup, ça fout direct dans l’ambiance et avec les innombrables ralentisseurs ça masse vigoureusement le bas du dos qui décidément n’aime pas ça du tout, surtout quand on est placé à l’arrière. Le temps d’aller pisser à la pause, je me suis fait piquer ma place par deux énormes mamas et leurs bagages ; ça tombe bien, c’est la mi-journée et je voulais changer de sens à cause du soleil sur les vitres. Je m’y faisais tranquille à cette immersion, mais deux cent bornes avant la fin , ça s’est un peu compliqué, le bus s’est retrouvé surbooké de campagnards pas tous lavés du matin et la route s’est transformée en piste de sable. Le bus sur la piste, c’est très bien aussi pour le dos, puis ça fait pleurer tous les bébés de l’escouade et là-dessus, pour pimenter le tout, tu rajoutes à la télé (on est en première classe) , une télénovela du Nigéria, avec des gras du bide en boubous d’apparat qui engueulent et font hurler leurs gonzesses dans les baffles tout pourris de la sono du bus…enfin, bon, voilà, après dix sept heures de régime de croisière, j’ai fini par arriver à mon point de chute de l’an dernier, le cousin de Balal m’attendait en mototaxi et je crois que là, il faut surtout aller dormir !rimbo  pub

NOM DE CODE AGDZ

On va l’appeler comme ça notre ville saharienne. C’est qu’il paraît qu’il faut éviter de trop citer certains lieux, personnes ou organismes sous peine d’être repéré par les avions détecteurs de communication qui patrouillent au-dessus du désert en cherchant le moindre indice filtré pour localiser ce groupuscule mal rasé et très méchant qui est venu, il y a peu, faire son marché en expatriés négociables à taux élevé juste à deux cent bornes d’ici. Depuis, AGDZ 2011 n’a plus rien à voir avec la version précédente. Le touriste insouciant était revenu se balader dans les dunes, acheter de l’artisanat et manger du dromadaire au resto, mais depuis peu on lui a vivement conseillé de rester chez lui …Et si jamais l’idée lui vient de rappliquer quand même pour, par exemple, récupérer une moto, on lui signale que ça serait bien qu’il ne sorte pas de la maison et pour aller au cybercafé où l’année précédente il passait une partie de sa journée, on lui demandera de ne s’y rendre qu’accompagné, déguisé en Touareg et de préférence après la tombée de la nuit.histoire d'otage C’est que tous ces petits jeunes qui n’ont jamais vu la moindre retombée de l’industrie minière Françafricaine et qui commencent à se dire que le beau temps des touristes ne reviendra jamais, ils pourraient se laisser tenter par le marché de l’otage, secteur en pleine expansion en ces temps crétins. Pourtant, en y réfléchissant, ce bizness-là n’est que très rentable à court terme, au premier ingénieur enlevé, l’armée se met à surveiller les sites, au premier french doctor enlevé, toutes les ongs se barrent et les problèmes sanitaires explosent, quant au petit touriste de passage, il en suffit d’un qui se retrouve otage pour que tout le secteur s’effondre. Mais peut-on reprocher la vue à court terme d’une jeunesse désoeuvrée quand les gouvernements occidentaux ne font pas mieux ? Pourtant d’après ce qu’on me raconte le soir, en buvant le thé traditionnel, cette situation est plutôt favorable au bizness des matières premières. Il y a encore de grosses réserves insoupçonnées de pétrole et d’uranium dans le coin, et tant que l’insécurité règne, les investisseurs ont la trouille de venir et ceux qui sont déjà là, se disent que s’il y reste , ils seront les premiers pour récupérer le sous-sol quand on décidera qu’il est temps que ça se calme. C’est pour ça que, d’une certaine manière, les ricains voudraient bien le retour du tourisme, que les Frenchies déjà en place, ils en ont rien à foutre quant aux Chinois, on me raconte ici qu’ils ont déjà prévenu que si on leur prélevait quelques ingénieurs, ça n’avait aucune importance, parce qu’ils en on tellement chez eux qu’ils pourront toujours en envoyer des plus frais…Quant à moi, dès que la moto roule, je me greffe sur une escorte officielle et je me tire vite fait d’ici !mendiat au marché

Notice pratique

J'ai un peu modifié le billet d'hier, parce que j'avais un peu plus de temps et qu'il ont allumé le groupe électrogène du cybercafé...et pour ceux qui n'ont toujours pas compris comment je fonctionne, pour le dernier message 'ya qu'à cliquer dans le calendrier et sinon, ça se lit comme un livre, avec le début au début et la fin à la fin et enfin, pour avoir les images en plein écran, il ne faut pas oublier de cliquer dessus; à bientôt!

...ça roule....

Bon évidemment ça cafouille, ça ratatouille ; je vais vous éviter le descriptif du délabrement progressif de ma vieille monture, mais demain matin à l’aube, je vais pouvoir me greffer sur le convoi du matin, faire marche arrière et sortir de cette zone avant, bien que tout maigre, d’être repéré par des amateurs de petits blancs qui faute de mieux auraient pu finir par s’intéresser à moi !pause Agadez

FAUX DÉPART

À l’heure où le soleil pointe son nez sur l’horizon lointain, j’ai pointé le mien à la barrière de sécurité de la sortie de la ville, et tout ça pour m’entendre dire que le convoi, c’était pour un autre jour. Cette ville a une fâcheuse tendance à emprisonner les voyageurs ; je me retrouve dans la situation où j’avais abandonné Yan Devil: juste en attente…Je me retrouve comme le Bouvier Suisse qui passa des heures à scruter des plafonds lézardés et des murs délabrés, à inventorier des insectes, puis à les décrire avec l’obsessionnelle minutie d’ un horloger de la Chaux de Fond.Les cafards d’ici ne sont d’ailleurs que de petits grillons discrets. Les quelques kilomètres qui m’ont amené au contrôle ont ravivé cet obsessionnel besoin de rouler vers l’infini mais faire demi tour juste quand la route s’ouvrait vers l’infini ne pouvait que me replonger dans la réalité Africaine ; un jour ou deux allongé dans un galetas poussiéreux ce n’est rien du tout, juste une infime fraction de temps et se donner des dates d’arrivée ou de départ ce ne sera jamais qu’un caprice de blanc qui n’a toujours rien compris.barrière de sortieJe vais pouvoir faire un peu de lessive et essayer de faire mieux tourner ma machine. Ici le bac de douche c’est en même temps les chiottes. C’est plus économique une seul sortie pour les eaux usées ; mais il ne faut pas faire tomber le savon parce que sinon, on risque de vivre une des plus grisantes expériences sensorielles de sa vie …corvée de chiotteJe vais aussi pouvoir affiner la remise en ordre de la moto et ce n’est pas du luxe, je crois même que ce refus des autorités ne fut qu’un cadeau d’Allah pour m’éviter le pire, parce qu’il faut bien reconnaître que si j’avais pris la route du désert l’année dernière, ou celle du Sud ce matin, je ne serais sans doute pas allé bien loin. Wali est un super mécano qui a un sacré talent pour refaire des filetages avec un bout de boîte de lait en poudre, même ceux qui retiennent les poumons du moteur et si un jour revient l’age d’or de la TransSaharienne, je lui enverrai tous les motards de passage…En attendant, il me propose de contourner le contrôle pour rejoindre la route par un autre côté; mais la famille de Balal qui se sent responsable de ma tronche n’est pas vraiment d’accord…on discutera de tout ça à l’heure du thé…afrique éternelle

Un jour de plus...

rue d'AgadezJe suis donc resté un jour de plus au même endroit…Je me suis levé tôt pour m’entraîner des fois qu’un matin, on m’autorise à prendre la route. À l’aube, il fait froid, on se couvre vigoureusement pour aller boire du thé et de la bouillie de mil chaude dans la tente de la grand mère, tous autour d’un petit brasero fumant. La tente de la grand mère est plantée au milieu de la cour, juste à côté du quartier des filles ; elle doit surveiller d’un œil acéré qu’un individu louche, venu du quartier des garçons, ne s’aventure pas par là…Comme je suis le seul à loger du côté des hommes, j’ai intérêt à bien me tenir. Je ne tiens pas à affronter cette irréductible matrone Touareg qui pour rien au monde n’accepterait de loger entre quatre murs en dur avec un toit dessus. Dans sa tente, il y a un grand lit avec quatre pieds en forme de roue sur lequel elle passe presque toute la journée. Parfois elle sort pour aller se chauffer un peu au soleil d’hiver. On a prévu pour ça un autre lit en planche à quatre mètres de la tente, mais celui-là n’a pas de roues. Il n’y a qu’avec celui de l’intérieur qu’elle doit pouvoir la nuit, à l’insu de tous, partir, à coups de pouvoirs magiques, rouler dans les dunes de ses ancêtres…Et elle ça m’étonnerait qu’on lui fasse attendre un convoi !la tente dans la cour

Le matin du convoi…

Je me suis donc levé une fois de plus avant l’aube ; ça devient une habitude. Entre le convoi pour Niamey et celui de Zinder, j’ai choisi le plus long, mais paraît-il, le plus tranquille. Route meilleure, moins de jeunesse désoeuvrée recyclée dans le bizness de l’otage blanc et en plus je pourrai saluer les potes à Zinder. Le détour n’est que de quatre cent bornes, mais j’ai tellement envie de rouler ! Le convoi c’est juste un alignement de bus et de camions avec devant un pickup kaki avec mitrailleuse dans la benne. Les soldats sont déjà partis, mais il paraît que ça n’a aucune importance, comme ils sont sur la route, personne ne va venir faire ses commissions aujourd’hui. On me conseille de ne pas trop traîner quand même, mais j’attends Wali que j’ai appelé en catastrophe parce que bien sûr, contrairement à la veille, la moto n’a jamais autant ratatouillé ! Il me dit que c’est bon, que tout va bien, mais c’est pas vrai du tout ; ça déconne plus que jamais mais j’arrive quand même à Aderbissinat, fin du convoi : je suis libre ! Libre de me planter à la station pour comprendre cette nouvelle énigme et prévenir ceux que je veux passer voir à Zinder qu’une fois de plus, je risque de rappliquer à une heure improbable avec un transport local et la moto dans la benne ! Ici, on me connaît, j’ai mes habitudes ; en février dernier, j’étais pile dans la même situation mais juste dans l’autre sens ; le secrétaire général m’a reconnu, me dit que la prochaine fois, il faudra que je m’installe, c’est cool, Aderbissinat est vraiment l’endroit où on a envie de venir finir ses jours ! Me voilà donc reparti pour une virée en camion…Il est vraiment tout pourri le vieil Ivéco, mais pour une fois, comme j’étais accompagné de Lucien, le secrétaire, j’ai eu droit à un tarif normal et je peux voyager en cabine. Bon, on est sept dans la cabine puis y’a pas de fenêtres, ni vraiment de siège ; la cabine c’est comme la benne mais c’est plus luxe, y’a un autoradio qui crache, puis comme disent les routards, c’est mieux pour les contacts ! une virée en camionA sept on se tient chaud et ça tombe bien parce que les nuits sont fraîches au Sahel, et puis pour le contact, c’est du serré ; c’est même assez bizarre de passer dix heures contre des gens à qui on a rien à dire. C’est pas que je suis snob, mais je ne parle pas Aoussa, et puis le chef du camion a vraiment une super sale gueule de brute et quand je l’entends vociférer d’une voix tellement raccord avec sa tronche,dans sa langue incompréhensible, je préfère ne rester qu’un paquetage inerte au milieu des autres. Des fois, j’essaye de repérer un mot qui pourrait m’évoquer quelque chose, genre « le petit blanc tout sec,là, on va le manger ou le vendre très cher », mais le seul truc que j’ai compris durant ces dix heures de trajet c’est « photocopie », pas de quoi sombrer dans la paranoïa, du coup j’ai presque réussi à m’endormir. Arrivé à l’heure du premier appel à la prière, ils m’ont débarqué à l’entrée de la ville, devant une station service où le vieux gardien m’a fait une petite place à côté de lui pendant que je rechargeais mon téléphone sur une providentielle prise extérieure sans laquelle j’aurais pu encore passer quelques heures là, à écouter RFI sur la mini radio de mon nouvel ami qui, bien que ne parlant pas un mot de français, m’a ainsi permis de savoir qu’il neigeait toujours à Paris…

Étape à Zinder...

Jean-François et Benoît sont toujours là. Le premier rempile au centre culturel et le second a provisoirement fermé son resto. Ils sont super contents de me revoir dans le coin, même si je les ai fait chier toute la nuit avec mon camion qui n’arrivait pas pour l’apéro, ni pour le dîner, ni pour le digestif, mais finalement juste pour le petit déjeuner du lendemain! J’ai repris la même chambre avec la même moto démontée devant, l’histoire se répète sans cesse. Comme le délai qu’il me reste pour arriver à Ouagadougou se réduit vraiment, je vais peut-être encore continuer en camion ; je serai fixé après quelques essais routiers, mais je m’y habituerais presque à cette nouvelle façon de voyager en transport en commun avec toujours une moto en panne derrière, pour faire « stayle ». C’est qu’il faut quand même rester un motard en voyage…Tongue Rider que je l’ai appelé mon récit mais le premier jour, j’ai perdu mes tongues et après une semaine, j’ai bien du mal à redevenir un « rider » …

Débit poussiereux

La route est longue entre Zinder et Niamey et la seule chose qu'on peut y trouver en haut débit c'est la poussière... Il faudra donc sans doute attendre demain pour que je puisse vous en raconter plus.

Zinder, puis plus loin...

Entre deux tentatives de réglages de carbus, Benoît me faisait partager son intimité avec son cochon, ses canards, ses lapins et ses chèvres. Il y a aussi un chien et deux varans du désert ; j’ai l’impression que c’est sa seule vraie famille mais peut être que quand il va ouvrir à nouveau son bistrot, il reprendra contact avec l’humanité. Après un troisième essai sur route, il avait l’air presque normal le ronronnement de mon moteur, pas pire que celui du verrat à Benoît, alors je me suis décidé pour le lendemain au petit matin. maison jean françoisDe Zinder à Niamey, il y a presque mille bornes de savane desséchée, avec des petits villages en terre tout le long et quatre bourgades poussiéreuses et animées , les passages frontières vers le Nigéria voisin, c’est toujours animé les villes frontières, et avec cette route qui passe de l’une à l’autre on a l’impression d’être toujours prêt à passer de l’autre côté. Dans chaque patelin, il y a les redoutables ralentisseurs dont j’avais déjà testé la perversité pendant le trajet en bus. On comprend très vite qu’ils ont été posés partout pour diminuer une certaine forme de mortalité infantile par camion , mais mal signalés, dissimulé par l’ombre rasante des arbres ou la lumière écrasante de la pleine journée, ils auraient vite tendance à faire exploser la mortalité motocycliste. Il y a intérêt à être attentif, parce que sur cette longue route-là, on est vite tenté d’exploser la moyenne. Je me suis arrêté à la troisième bourgade ; Dogondoutchi que ça s’appelle…Un petit hôtel calme avec sa buvette à côté et la moto garée devant…On dirait que les affaires reprennent !

Le réparateur de peuneu...

Le réparateur de pneu a cinquante ans, dix sept enfants pour seulement deux femmes et il en est très fier. Comme il n’est pas très doué en remontage et qu’il a tendance à être obligé de recommencer son travail, on a eu le temps de causer. Sur les dix sept enfants, il y en cinq qui sont morts du palu, il lui en reste quand même quatorze dont trois ou quatre travaillent avec lui, c’est sa petit entreprise. Ils balayent, posent les rustines ou démarrent le vieux compresseur à courroie, pendant ce temps-là, le réparateur va faire sa prière.le réparateur de peuneu Il a une drôle de machine pour vulcaniser à chaud, une espèce de presse manuelle raccordée à un vieux piston posé à l’envers dans lequel il brûle du pétrole pour fondre la chambre à air recouverte de sable pour que ça ne chauffe que là où il faut. Le réparateur de pneu n’a pas les moyens d’avoir une troisième femme, on l’a échappé belle, il aurait huit mômes de plus. Contrairement à ce que pense l’occidental réfléchi ou l’humanitaire en mission, le paludisme n’est peut-être pas la malédiction du tiers monde, ce serait plutôt sa chance !

En boucle...

Me voilà donc de nouveau arrivé à Niamey mais par la route cette fois-ci…Je laisse derrière moi un millier de kilomètres poussiéreux, tous les cars rapides de chez Rimbo (confort, ponctualité), ceux de la SMTV ( les Rois de la Route), ceux de la NTV ( qui avaient embarqué ma bécane l’année dernière) et puis les Transports de L’Aïr et puis tous les autres et les camions super chargés et toutes ces immortelles 404 bâchées dont cette route semble être le dernier sanctuaire.vieille 404 En entrant dans Niamey, après avoir franchi la porte d’entrée, on passe devant l’aéroport et puis on traverse le marché avec les habituels bouchons de taxis et de minibus…c’est là que j’ai crevé de l’avant et de l’arrière ; c’est paraît-il habituel dans ce coin-là, une astuce pour faire tourner le petit commerce. J’ai préféré traverser la ville avec les deux boudins ramollis pour arriver dans la famille de Balal et faire tourner les petits commerces de son quartier à lui.

PASSAGE AU BURKINA

Il faut faire très attention avec le rythme Touareg ; on mange toute la journée sur des tapis devant la téloche, la nuit on digère et le lendemain on commence par se faire happer par la spirale. Mais j’ai résisté, je me suis extirpé et à neuf heures, je reprenais la route de la frontière. Benoît, à Zinder, m’avait expliqué que lui, il réglait toujours le péage à la sortie de la ville, que c’était normal, que c’était pour l’entretien des routes. Benoît sort peu de la ville, il a peut-être oublié que des cordons au travers de la route avec des petits fonctionnaires en costume orange qui te demande des sous, il y en a tout le long du chemin. Normalement, tu paye au début et tu montres ton reçu à chaque contrôle pour ne pas repayer, ça c’est normalement…À l’entrée de Maradi, première ville après Zinder, je me suis rappelé la rigoureuse honnêteté Suisse de Benoît et je me suis dit qu’il avait parfaitement raison, qu’il fallait que je participe aussi, qu’il était peut-être temps d’arrêter de faire le petit voyou de la route, je me suis donc acquitté de ma taxe. Au deuxième barrage, j’ai commencé à trouver chiant d’expliquer à chaque fois que j’avais bien raqué, que j’avais la preuve, que je n’allais pas débourser à chaque barrière…C’est comme ça qu’à partir du troisième contrôle, j’ai repris mes bonnes habitudes d’esquive ; on ne se refait pas ! Sur le chemin de la frontière, il n’y avait aucune raison que je ne continue pas ces slaloms rigolos, surtout qu’il n’y a pas que des péages, il y a aussi des gendarmes, des policiers, des douaniers, des pesages, des contrôles syndicaux et des sanitaires…à chaque fois, une corde qui barre la route, et quelques fonctionnaires endormis, sous un manguier ou dans une petite cabane. La plupart ne doivent même pas remarquer cette moto qui passe quant aux autres, ils se rendorment très vite.slalom control Quand on s’approche de la frontière, en général, on finit toujours dans une sorte de no man’s land grillagé où se règle toute la paperasserie . Ici, après avoir sauté quelques petits contrôles à la con, je me suis retrouvé sur un grand espace goudronné, avec des places de parking pour les camions et quelques petits bâtiments pas terminés mais déjà délabrés et puis surtout pas âme qui vive, sans doute que la vraie frontière était un peu plus loin. Il y avait en effet , après quelques kilomètres, l’habituelle zone frontière avec ses bâtiments, ses drapeaux et ses camions garés mais là c’était juste la douane du Burkina. L’autre, celle du Niger, j’avais dû la traverser sans rien remarquer ; les derniers petits contrôles avec barrières en ficelle étaient sans doute la sortie officielle du pays, là où on fait tamponner les formalités de sortie, en tout cas, jamais sortie de pays ne fut pour moi aussi simple ! L’entrée au Burkina c’est d’abord cent cinquante bornes de route étroite avec de la savane sèche, juste un peu plus boisée que celle du Niger. Arrivé au bled d’intersection avec la route du Bénin, je me fais une petite pause déjeuner, la moto émet parfois un grincement très suspect, promesse sans doute de rencontres futures. Mais là il reste deux cent bornes jusqu’à la capitale et on m’attend pour le mariage ; ce n’est pas le moment de faire de la mécanique.ateleir pneu Ou alors juste un peu…Une crevaison par exemple…Quoi de mieux qu’un réparateur de pneu comme Zacharia pour parler de la situation en côte d’Ivoire, des élections au Niger et de la démocratie naissante en Afrique de l’Ouest ; j’en suis déjà à ma cinquième crevaison mais alors, putain, quel politologue je deviens !

- page 1 de 5