On ne vous surprendra pas si l’on vous dit qu’il pleut le matin du jour choisi pour quitter enfin Nairobi… Partira, partira pas ?... Pleut-il à 300 km au nord ? Un furtif rayon de soleil arrive à percer l’épaisse couche de nuages noirs et agit sur nous comme une catapulte. C’est le moment ! En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, la moto est chargée et nous déguerpissons. S’extraire de la capitale ne sera qu’une formalité malgré, encore une fois, de nombreux travaux routiers qui ne facilitent pas la fluidité du trafic. Cap au nord ! Nous roulons enfin ! Pour rejoindre Isiolo, où nous devons faire étape, la route contourne le mont Kenya. La deuxième montagne la plus haute d’Afrique après le… Kilimandjaro. C’est bien, tout le monde suit le cours de géographie. Et comme vous suivez tous nos humides aventures depuis le début, vous avez deviné que le mont Kenya, nous ne l’avons pas plus vu que son grand frère quelques semaines plus tôt. Nuages, vous avez dit nuages ? A croire que tous s’accrochent à cette montagne pour obscurcir le ciel sur des centaines de kilomètres.

IMG_8325_007_equateur_Kenya.jpgIci, pas de monument pour signaler le passage de l’Equateur. Un simple panneau cerné de boutiques de souvenirs. L’arrêt photo s’impose pourtant. C’est la quatrième fois que nous franchissons cette ligne symbolique au cours de ce voyage (deux fois à moto, deux fois en avion) mais toujours avec autant d’émotion. Nous avons alors une pensée pour ce Sud-africain, Mike Horn, qui a réalisé le tour de la planète sans aucune aide motorisée et sans s’éloigner de plus de 20 km de l’équateur. Il avait simplement dérogé à cette règle ici, pour aller gravir le mont Kenya (voir son livre « Latitude zéro »).

Nous y voilà. Pour commencer, la piste est parallèle au chantier de la route. Encore une fois, ce sont les Chinois qui travaillent ici. Ceux-là sont en train d’endetter l’Afrique du nord au sud, en prenant tous les marchés de construction en échange d’un bien piètre travail…

IMG_8453_010_rencontre.jpgHier soir, le patron de l’hôtel où nous avons fait étape nous a rassuré. Il venait de téléphoner à Marsabit, au Nord, et nous annonçait que la piste avait séché. Heureusement, car pour l’heure des nuages et même quelques gouttes nous accompagnent. Le chantier dépassé, la piste s’enfonce dans la savane, verte comme elle ne doit l’être que très rarement. Avouez que nous sommes quand même chanceux de la voir ainsi ! Et puis au fil des kilomètres, l’altitude baisse, les nuages disparaissent, il fait de plus en plus chaud, la végétation se raréfie, la piste devient de plus en plus cassante. Région volcanique, Massaïs marchant le long de la voie avec des ornements d’un autre temps mais au combien colorés et exotiques. Nous sommes au cœur d’un Kenya autant extraordinaire qu’inattendu et rude.

De grandes ornières asséchées apparaissent. Cela a du être une sacrée galère pour ceux qui conduisaient les véhicules qui se sont plantés ici… En ce qui nous concerne, il s’agit d’être assez habile pour éviter d’y tomber. Une seule glissade de la roue avant, un mauvais choix de trajectoire, un mauvais coup de guidon, et ce pourrait être la chute avec des conséquences irréparables. Avec ce cumul de difficultés, notre moyenne horaire, à la fin de la journée, n’excèdera pas 20 km par heure. Une journée de repos à Marsabit est la bienvenue. Il reste encore 270 km du même acabit pour rejoindre enfin Moyale et la frontière.

IMG_8423_009_piste_Nord_Kenya.jpgLe réveil sonne à 5 h 30. On n’aime pas vraiment cela, mais il y a des jours où c’est indispensable. Nous sortons de la petite ville de Marsabit quand à notre droite, un peu au-dessus de l’horizon, le disque orange du soleil émerge de la brume. Pour le moment, la piste est bonne. Mais il ne faut pas se faire d’illusions : cela ne va pas durer longtemps. Il faut profiter pleinement de ce qui se présente, d’autant que nous longeons la crête d’un volcan et que le paysage est exceptionnel. Les pierres promises apparaissent. La cadence chute. Les yeux rivés au sol pour essayer en permanence de trouver la meilleure trajectoire. Celle qui nous secouera le moins. Celle, surtout, qui permettra d’économiser la moto au maximum. Nous sommes entourés d’une savane exceptionnellement verte. Mais au fil des kilomètres, cette verdure laisse la place à toujours plus d’aridité jusqu’à ce que nous nous trouvions au beau milieu d’un immense champ de lave. Des roches volcaniques posées sur le sol bien plus loin qu’où ne porte le regard. Le soleil monte dans le ciel. Il fait de plus en plus chaud. Le compteur kilométrique tourne bien moins vite que les aiguilles de la montre. Nous avons l’impression de ne pas avancer. Les ornières laissées la semaine dernière par les camions refont leur apparition. Ce matin, c’est un plaisir que de zigzaguer entre elles en prenant appui contre ces monticules de terre à l’accélération. Mais il faut rester vigilant. Durant toute la matinée, nous n’avons rencontré que deux véhicules et un seul nous a dépassé. Il ne ferait pas bon de se faire mal ici.

A la mi-journée, nous avons parcouru la moitié de la distance. Un petit village au pied de collines borde la piste. Rien. Pas une gargote où boire un coup, pas un commerce. Nous franchissons un petit col avant de nous arrêter à l’ombre d’un épineux, afin d’y déguster une boite de sardines, deux portions de fromage fondu et une mangue. Pratiquement toutes nos provisions.

IMG_1151_008_camion_Nord_Kenya.jpgLa piste paraît meilleure. Au loin, les montagnes de l’Ethiopie pointent. Nous allons les longer sur une bonne centaine de kilomètres. Dommage que le poste frontière ne soit pas là : nous gagnerions du temps et de la fatigue. Quelques petites gazelles grises coupent notre trajectoire. Les arrêts boissons sont nombreux. Notre surcharge pneumatique a du bon : Nous pouvons remplir le pneu de bouteilles d’eau minérale. Certes il faut imaginer très fort qu’elle est glacée en la buvant… Mais jamais nous n’avions eu une telle autonomie en eau ! La tôle ondulée a réapparu. Nous croisons quelques camions dont les chauffeurs ne semblent pas ressentir les mêmes impressions que nous sur cette piste pourrie. A chaque fois nous avons droit à une volée de gravier et une ration (copieuse) de poussière. Plus que quelques dizaines de kilomètres avant d’arriver à Moyale.

À la sortie d’un virage, surprise : 4 motos sont garées à l’ombre. Leurs pilotes font une pause. Des Allemands qui espèrent rejoindre Marsabit en fin d’après-midi. Au vu de l’heure avancée et quand on leur annonce que nous en sommes nous-mêmes partis tôt ce matin, le doute s’installe dans leur esprit. D’autant qu’il ne fait pas bon traîner sur cette piste la nuit. Les trafiquants d’armes y sont, parait-il, assez nombreux et ils n’aiment guère être dérangés… Bonne chance !

10 h 15 de conduite pour parcourir 270 km. Epuisant. Même l’inconfort total du « camping » (si l’on peut appeler cela un camping) de Moyale ne viendra pas à bout de notre sommeil. Demain matin nous ne serons qu’à un petit kilomètre du poste frontière et du goudron. Salut le Kenya, bonjour l’Ethiopie !