Motards nomades

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Le blog de Alain et Marie-Christine Arnaud

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Suivez semaine après semaine les aventures d'un couple de motards français, parti faire le tour complet de la planète au guidon d'une BMW R 1150 GS.

lundi 31 août 2009

Sueurs froides


2h30. La sonnerie du réveil. Plus vraiment l’habitude de cet outil… Je charge mes affaires dans la voiture et réveille le chauffeur, qui a dormi (un peu) allongé sur les sièges. Pas terrible comme repos, alors que nous allons avaler en une seule journée les trois étapes faites à moto depuis Manali. Et elle va être longue, cette journée ! Si la circulation de nuit s’avère fluide, dès l’aube le calvaire commence. Les camions ont repris la route et mon chauffeur, népalais d’origine, conduit sans aucun problème à la mode indienne. Inutile de vous préciser que faute de pédale de frein, mon pied droit va écraser le plancher à longueur de temps. Le soleil qui arrose de sa lumière les montagnes en se glissant sous la couche de nuages, les belles pistes, le troupeau de mouflons qui traverse, rien n’arrive à me distraire et à détourner mes yeux de la route et des autres véhicules.

IMG_2368.pickup1.jpgIl faut constamment surveiller la BM et je profite des rares arrêts pour resserrer ses sangles. Cette cargaison n’intéresse absolument pas le chauffeur. Seule la perspective d’arriver chez lui ce soir le préoccupe, et il s’en donne les moyens ! Ni les véhicules venant en face, ni l’état de la route ou de la piste ne le gênent : c’est à fond de partout ! La descente du dernier col vers la ville n’en finit pas. De la boue, des pierres, voire des rochers, presque des rivières qui s’écoulent en emportant ce qui pourrait faire office de chaussée. La nuit est tombée depuis longtemps quand nous arrivons, complètement épuisés, dans le centre de Manali envahi de touristes.

Rendez-vous est pris demain en début d’après-midi pour la deuxième partie du trajet. Cela me laisse juste une nuit pour récupérer et une matinée à passer sur Internet pour tenter de trouver un transitaire à Delhi, qui puisse expédier la moto. Quand nous quittons la ville, j’ai enfin une adresse où aller en arrivant. Le personnel de l’ambassade de France m’a communiqué les coordonnées d’une entreprise française spécialisée dans le transport aérien qui, après contact, me confirme pouvoir effectivement s’occuper de l’envoi de la moto. Gros soulagement. Je me voyais mal arriver dans cette mégalopole sans but précis.

IMG_3525.camion_demoli.jpgSi la veille la route n’a pas été facile, cette fois elle prend des allures de cauchemar. Avant que je ne me fâche pour de bon, comme tout « chauffeur » indien, le type qui a, entre autres, ma vie entre ses mains, double tout ce qui se présente devant lui sans attendre que la voie d’en face soit dégagée ou que la visibilité soit correcte. Son avant-bras repose en permanence sur la commande du klaxon située au milieu du volant (bien pratique pour lui) et justifie qu’il ne touche jamais les freins, les autres étant prévenus de sa manœuvre. Comme ils font tous pareil, vous pouvez imaginer les frayeurs que j’endure. Même les accidents qui jalonnent la route ne donnent pas matière à réfléchir aux survivants (temporaires). La mort les laisse froids ou « de marbre » (à vous de choisir). Tout comme cet homme, par exemple, en train d’agoniser, étalé au bord de la route, la moitié des jambes sur la chaussée au risque extrême de se faire broyer par un camion fou (et il y en a !). Le tout dans l’indifférence la plus totale.

IMG_2806.pickup2.jpgUn bon coup de colère finit par calmer les ardeurs de mon « chauffeur ». Arriver à Delhi, oui, mais vivant de préférence. Après avoir vu d’un peu trop près deux camions qui nous fonçaient dessus, crispé sur la barre de maintien du tableau de bord, je n’en suis pas à une heure près… Le fait d’être à l’intérieur d’une voiture et à l’abri d’un pare-brise a quand même quelque chose de positif par rapport à la moto. Qui a dit qu’on est au moins à l’abri de la pluie ? Pour une fois qu’il ne pleut pas… Non, derrière le pare-brise, je ne reçois plus les crachats des passagers des autocars que je double où que je suis. Marre d’avoir à nettoyer régulièrement la bulle de la moto et l’écran de mon casque… Mon « chauffeur » ne se prive pas de cette pratique qui ressemble à un sport national, mais par chance il se tourne du bon côté.

La nuit sera longue encore. Nous avons quitté les contreforts de l’Himalaya et sommes maintenant dans cette vaste plaine du Nord de l’Inde. Nous y avons retrouvé une chaleur intense et beaucoup de travaux sur la chaussée. En plus de la circulation délirante, il faut chercher sa voie car aucune signalisation n’indique les déviations. Cela nous vaut quelques arrêts dans des culs de sacs, créant au moins de bonnes occasions de souffler un peu. Il est 6h30 du matin quand le moteur de la voiture s’éteint enfin. Vivant ! Une chance, voire un miracle. Nous sommes devant le bâtiment du transitaire et la tension se relâche enfin. On peut enfin somnoler un peu avant que les premiers employés n’arrivent.

Après le déchargement de la moto, et pour enchaîner après cette nuit blanche, d’autres aventures sont au rendez-vous. Les formalités d’usage chez le transitaire effectuées, je me retrouve à l’arrière d’une moto, en short et tee-shirt dans une des villes les plus dangereuses du monde, et avec le même genre de pilote que pendant les deux jours précédents. Inconsciente ou obligation ? Il y a des moments, où la situation n’est plus maîtrisée. Direction l’aéroport (heureusement tout proche) et l’immeuble des douanes. Il va falloir une demi-journée pour remplir les formalités. Heureusement que le carnet de passage en douane facilite les procédures… On me demande même de rédiger une lettre de demande d’autorisation de réexporter ma propre moto (!!!???)… Ahurissant ! Il n’y a qu’à voir les bureaux remplis de montagnes de dossiers poussiéreux pour avoir une idée de la bureaucratie indienne : ce n’est pas pour rien que je préférais re-parcourir la route vers Kathmandou. Il ne reste ensuite qu’à passer voir la compagnie aérienne qui va assurer le transport de la moto avant de s’attaquer à un morceau d’anthologie de cet épisode : la fabrication de la caisse qui va recevoir la machine.

IMG_2828.caisse1.jpgUn « menuisier » a été recruté dans la rue avec six autres personnes pour le seconder dans sa tâche. Des Intouchables. La caste la plus basse dans ce système féodal propre à l’Inde. Pendant un jour et demi, pieds nus et sans outillage digne de ce nom, ils vont démanteler une vieille caisse qui croupissait dehors depuis des années pour en tirer la matière première nécessaire à la confection d’une nouvelle. Encore une fois, il va falloir surveiller les travaux de très près. Matériaux trop lourds (je ne veux pas payer du transport de bois inutile), incapacité à fixer correctement la moto sur sa palette, caisse trop grande qu’il faudra recouper, et bien sûr, pour finir, nous sommes hors temps pour passer la moto à la douane et la livrer à l’aéroport avant le week-end.

IMG_2836.caisse2.jpgToutes les formalités exigeant ma présence étant remplies, je décide de rentrer en France au plus vite. En France ? Ben oui… J’aurai préféré suivre le plan « A » qui prévoyait l’Afrique du Sud comme destination, mais une arrivée à l’aéroport avec la moto en panne ne m’enchantait pas vraiment. Malgré le coup dur au budget que cela induit, je choisis donc d’aller réparer la moto à la maison, avec tout le confort et la facilité que cela représente. Christine m’attend là-bas et nous allons aussi en profiter pour remettre tout le matériel en état, sans oublier de procéder à une petite révision de nos personnes par la même occasion. Nous avons rendez-vous avec l’Afrique, et nous ne comptons pas nous faire attendre. Aussitôt la moto réparée, le voyage continuera.

mercredi 26 août 2009

En panne dans l’Himalaya...


Attendre au bord de la piste ne m’avance pas beaucoup : il faut agir. Je suis tombé en panne à seulement trois kilomètres du col. Mais ça grimpe dur et à cette altitude, tout effort se paye très cher en énergie et en essoufflement. Hors de question, donc, de pousser. Dans l’autre sens, évidemment, ça descend. Mais après, une fois en bas ? Il n’y a strictement rien ! Finalement, je redescends la moto de quelques mètres d’altitude. Cette fois, elle ne redémarrera pas. Je trouve un petit replat où je vais pouvoir vérifier quelques bricoles en attendant mieux. Le verdict ne tarde pas à tomber : en plus d’une grosse suspicion quant au calculateur électronique de l’injection, un élément haute tension de l’allumage est cassé en deux. La glue, le ruban adhésif, rien n’y fera. Le courant ne passe plus.

Quelques motards en Royal Enfield s’arrêtent avec l’intention de m’aider. Mais que peuvent-ils faire ? Rien de plus. La solidarité motarde n’a pas de frontière et encore une fois, cela se vérifie. Même ici aux confins de l’Himalaya, lorsque surgit une petite 150 Pulsar chevauchée de deux personnes que je reconnais aussitôt. Nous avons mangé ensemble hier, lors d’une halte, et pris quelques photos. Une chance inouïe que je me sois trouvé devant eux cette fois. Cela a du bon, parfois, de se lever un peu avant les autres le matin ! Malgré toute leur gentillesse et leur dévouement, les deux jeunes Indiens n’obtiendront rien de plus et ne viendront pas à bout du mutisme du flat-twin.

L’heure tourne vite. Ashok, le conducteur de la Pulsar, me propose de rouler maintenant vers Leh et de m’envoyer, dès que possible, un pick-up. Histoire d’y charger la GS pour un transport vers la capitale du Ladakh. Son passager, Tashi, va rester avec moi. En attendant, nous allons de notre côté essayer d’arrêter une voiture pour remorquer la BMW jusqu’au col.

Vu l’état des véhicules qui circulent dans la région, nombre de chauffeurs refusent de nous aider de peur d’y laisser définitivement leur embrayage. Après une longue et infructueuse attente, pendant laquelle les camions qui passent nous couvrent de poussière tout en polluant généreusement l’air si rare que nous respirons, le chauffeur d’un groupe de touristes français accepte enfin de nous aider. Inutile de vous décrire le remorquage sur cette piste défoncée, alors qu’il nous faut aussi croiser les camions qui descendent à toute vitesse. Trois kilomètres, cela peut être long. Très long. Eprouvant, même.

Couvert de cette poussière qui adhère encore plus à la peau à cause de la transpiration, je défais péniblement les sangles qui ont servies au remorquage avant de prendre quand même le temps d’apprécier un peu le paysage sublime qui m’entoure. Ce n’est pas tous les jours que l’on se trouve bien plus haut que le sommet du Mont Blanc, et à moto en prime ! Le ciel est d’un bleu éblouissant et nous sommes cernés de monts enneigés. Les drapeaux de prières multicolores flottent et claquent au vent. Je suis à 5 346 m d’altitude, au col Taglangla, un des plus hauts sur la planète accessible à des véhicules.

002_voyager_sur_une_BMW.jpgTout le monde l’affirme : après le col, pas de problème, ça descend tout le long sur des dizaines de kilomètres. Sûr, avec un moteur, ça descend ! Mais je peux vous garantir qu’il y a un paquet d’endroits où en pratique, il nous faut pourtant pousser la moto pour gagner difficilement quelques mètres. D’ailleurs, les centaines de ces mêmes mètres défilent bien trop doucement au compteur. Il nous faut reprendre notre souffle après chaque petit effort. Il fait très chaud. Le temps passe, et nous avons l’impression de ne pas avancer. Puis la pente devient plus prononcée et nous permet enfin de descendre quelques kilomètres sans effort. Bien entendu, c’est à ce moment que nous croisons la voiture envoyée par Ashok et qui vient à notre rencontre…

Le chargement s’annonce périlleux. Par chance, il y a un chantier à proximité. Nous allons nous servir d’un tas de graviers pour hisser péniblement la moto sur le plateau du pick-up. Les ouvriers attirés par ce spectacle insolite vont heureusement nous venir en aide. La GS attachée tant bien que mal, nous embarquons avec Tashi à l’arrière. Nous ne sommes pas trop de deux pour maintenir la machine lors des passages de bosses et trous, qui se succèdent pratiquement sans arrêt. De plus, le chauffeur ne ménage pas la pédale droite. Nos yeux pleurent en permanence. Le vent et la poussière nous obligent à nous protéger, de telle sorte que nous ne voyons pratiquement plus rien. Malgré ces conditions extrêmes, il faut s’agripper aux ridelles de la voiture tout en maintenant autant que possible la moto afin que les secousses, violentes, ne viennent pas provoquer plus de dégâts.

Après quelques dizaines de kilomètres dont on se souviendra longtemps, la voilà enfin, cette vallée mythique. Des peupliers, au feuillage transpercé par les rayons du soleil couchant, bordent des champs d’un vert fluo ou du jaune vif du colza en fleur, qui contrastent avec l’aridité des montagnes environnantes. Le Ladakh est là, devant nous. Les toits des maisons sont couverts de paille, de maïs ou de bois qui sèchent. Le paysage est parsemé de chortens blancs, tandis que les sommets enneigés prennent une couleur orangée… La réponse à mes interrogations arrive d’elle-même : c’est vraiment beau, et cela valait bien quelques galères pour venir le vérifier (Bon, peut être pas la panne de la moto quand même…). L’appellation de « Paradis de l’Inde », aperçue sur un panneau le long de la route, n’est pas usurpée même si ce tableau idyllique va vite être entaché. Après une courte escale à Upchi, nous repartons vers Leh. La route principale qui traverse la vallée d’Est en Ouest est en bien mauvais état. Ce n’est toutefois pas l’état de l’asphalte qui attire le plus mon attention, mais toutes ces casernes qui se succèdent en défigurant le paysage. La Chine et le Pakistan ne sont qu’à quelques kilomètres. Ceci explique cela…

L’arrivée à Leh est pénible. Il fait nuit, il y a beaucoup de monde et trouver un hôtel qui correspond à mon budget sans être un nid à puces, qui possède en plus un parking, se révèle difficile. Sans parler du problème soulevé par le déchargement de la moto…

008_dans_rue_Leh.jpgAprès une bonne nuit de repos, il est temps de se pencher à nouveau, et plus sereinement, sur mes problèmes mécaniques. Séance bricolage dans la cour de l’hôtel et sous le soleil. Malgré tous les soins apportés à la tentative de réparation de la bobine électrique, toujours rien. Désespérant ! Quand bien même j’arriverais à réparer cette pièce, je sais pertinemment que je ne pourrais pas quitter la vallée à moto. Le problème d’injection ne pourra être résolu ici et m’interdira le franchissement du col, seul passage pour quitter les lieux. Et justement, quitter la région va se révéler un vrai casse-tête. L’aéroport de Leh est en fait un terrain militaire qui semble à peine tolérer un minimum de trafic civil, et les trois seuls transitaires aériens locaux ne sont pas équipés pour faire transporter la moto. Il faut me résoudre à trouver un moyen pour la rapatrier vers Delhi, ville que je voulais absolument éviter.

Encore une fois, ce sont les deux jeunes motards indiens qui vont trouver la solution. L’oncle de l’un d’eux est transporteur. Il m’établit un devis pour une expédition de Leh à Delhi via Manali, soit une distance de 1 000 km dont je sais qu’ils ne vont pas être faciles. Le départ est prévu pour mardi matin. En attendant, il s’agit de sauver ce qui peut l’être. La balade sur la plus haute route du monde, pourtant si proche, est à ranger au rayon des rêves non réalisés. Pour s’y rendre, il faut être en groupe et obtenir un permis de passage. Il ne me reste plus qu’à louer une moto pour pouvoir visiter quelques monastères disséminés le long de la vallée.

003_Thikse.jpgUne petite 150 Pulsar est disponible. Elle va remplacer avantageusement la BMW pour une journée de balade des plus agréables. Les réfugiés tibétains ont construit une multitude de monastères perchés sur des collines, des pitons rocheux ou à flanc de montagne. C’est dimanche, le ciel est bleu, la température agréable, il n’y a qu’à se laisser guider par l’Indus pour relier les principaux sites qui le jalonnent. La route, tout comme la plaine en général, est constellée de chortens blancs en plus ou moins bon état.

004_priere.jpgThiksé. Un des plus gros monastères à l’Est de Leh. Il recouvre toute la colline et le son des trompes tibétaines résonne du haut des constructions jusqu’aux confins de la vallée. Il faut escalader de tortueux escaliers pour accéder péniblement à l’entrée. Une grande cour bordée d’arcades polychrome dessert les principales bâtisses. La salle de prière (où flotte l’odeur de l’encens et dans laquelle les bonzes sont réunis pour prier, avec de très jeunes moinillons s’évertuant à servir de leur mieux les plus anciens), le temple avec son Bouddha en argile d’une hauteur de 12 m, lui aussi haut en couleur, la terrasse et son somptueux panorama à 360°, et enfin, ultime construction qui domine l’ensemble, la bibliothèque avec ses vieux livres de prières jalousement gardés par une multitude de statues de Bouddha.

005_de_la_terrasse.jpgUne omelette et un paquet de biscuits plus tard, c’est au tour du site d’Hémis, caché à l’entrée d’une vallée étroite surmontée de falaises à la roche brune, de faire l’objet d’une visite. Pour quelques kilomètres, la route qui longe la rive gauche de l’Indus en franchissant des gués trop profonds me fait un peu oublier les camions fumants qui circulent sur la voie principale. Il ne me reste qu’une petite journée pour me balader dans Leh. La ville dominée par le palais et le Shanti Stupa se révèlera très (trop ?) touristique.

Lundi soir. Alors qu’entre deux coupures d’électricité je suis en train de vous écrire, tandis que le soleil descend doucement derrière les montagnes, le pick-up tant attendu arrive. Chargement de la moto qui cette fois est soigneusement et solidement sanglée. Un dernier repas avec mes compagnons de route, et il faut se préparer psychologiquement à deux journées très difficiles.

samedi 8 août 2009

Tombé de haut


005_col_5082_m.jpgUn gros morceau de ce voyage est devant la roue avant de la moto ce matin. 475 km d’un goudron défoncé qui alterne avec de la piste. Quatre cols, dont deux à plus de 5 000 m d’altitude. J’en ai entendu tellement sur cette route, qu’il y a une grosse appréhension au départ. De plus, le ciel est d’un gris désespérant. Les nuages sont posés sur les montagnes et ne semblent pas vouloir s’en séparer. La voie, pas très large, ne perd pas de temps pour grimper en lacets serrés à flanc de montagne. Comme je le craignais, il y a beaucoup de camions surchargés qui essayent d’escalader la pente en crachant d’épais nuages noirs. Lesquels, en se mélangeant à la poussière, n’en sont que plus à même d’intoxiquer tous ceux qui suivent. Le plus étonnant, c’est le nombre de voitures particulières à emprunter cet itinéraire. Certaines ont des skis sur le toit. Ça promet !

Mille mètres plus haut, il pleut. Comme il y a des glissements de terrain qui alternent avec des travaux, ce sont des bouchons de centaines de mètres qui se forment et bloquent le passage. Il y a beaucoup de motos ici. Une majorité de Royal Enfield 350 ou 500 cm3. Des motards venus du monde entier achètent ou louent ces véhicules d’un autre temps pour tenter de rejoindre Leh, la capitale du Ladakh, au cœur de l’Himalaya, en passant par la deuxième plus haute route du monde. Beaucoup d’Indiens aussi, en groupe ou seuls. Du coup, tout au long des trois jours nécessaires pour couvrir la distance, on revoit toujours les mêmes personnes qui font des pauses, mangent et dorment aux mêmes endroits.

004_ces_camions_qui_gachent_le_plaisir.jpgLes motos se faufilent entre les autres véhicules en roulant dans des ornières de boue profonde. Une chance d’arriver à passer. On n’aura pas à respirer les gaz d’échappement de tous ceux qui sont maintenant derrière !

Le premier col est franchit sous une pluie battante. Pas terrible pour les photos… En revanche, une grande partie des voitures s’arrêtent ici. Les gens viennent faire du ski sur les névés gelés qui recouvrent les pentes à proximité de la route. Je vais pouvoir rouler un peu mieux. Quelques contrôles où il faut présenter son passeport, des ponts qui semble vouloir se disloquer sous le poids des véhicules, certains qui n’en peuvent plus et obligent à des passages à gué plus où moins profonds et glissants, et la pluie, toujours. La boue de temps en temps. Des travaux, souvent. A ce sujet, ce sont des dizaines et des dizaines d’ouvriers qui travaillent le long de la voie. Souvent leur tache ne consiste qu’à casser des pierres avec un marteau en se tenant accroupis de très longues heures…

Passage devant une petite station-service. Un panneau indique : « Plus de carburant pendant 360 kilomètres ». Ne pas oublier de s’arrêter ! Etape au petit village de Kaylong.

Des personnages tout au long de la route. J’ai roulé un peu avec Paul aujourd’hui. Un physique de baba-cool nordique, et pourtant il est italien, de la région de Turin. Il a acheté sa 350 Royal Enfield au Népal et semble parti en pèlerinage en Inde. Dans le petit hôtel accroché à la paroi de la montagne, la soirée se passe en discutions avec des cyclistes belges qui font un périple dans les vallées environnantes.

003_route_himalayenne.jpgC’est la pluie qui me réveille encore. On nous avait pourtant dit que les premières montagnes arrêtaient les nuages de la mousson… Cela va heureusement se vérifier après quelques kilomètres de route. Petit à petit le ciel bleu réapparaît ainsi que des montagnes couvertes de neige. Enfin, l’Himalaya se dévoile ! Ça tombe à pic, car il y a deux cols au programme aujourd’hui, dont le deuxième à plus de 5 000 m. On va voir quelque chose cette fois. A tel point, que la moyenne s’en ressent aussitôt. Les arrêts photos se succèdent à une cadence proportionnelle à celle des kilomètres-heure en chute libre.

Aujourd’hui encore, rencontre. Maurice et Gérard. Deux frères en balade dans l’Himalaya sur des … Royal Enfield bien sûr. Vous l’avez compris, c’est la moto qui s’impose ici. Nous allons faire quelques pauses et kilomètres ensemble. Juste assez pour se délecter du conflit qui les oppose. L’un, passionné de montagne et habitué de la région aimerait rouler tôt le matin. L’autre, dormeur, style marmotte endurcie. Le conflit se réveille à l’occasion de chaque halte. Amusant !

Il y avait quelques temps que nous n’avions pas rencontré de Français à vélo. Voilà qui est réparé. Si lui à l’air encore saint d’esprit, elle, doit souffrir d’un mal des montagnes aigu depuis un certain temps déjà. Inconscience ou courage, je ne sais plus que penser en la voyant pédaler allongée à quelques petits centimètres au dessus de la piste, sur une sorte de tricycle qui a le plus grand mal à absorber les aspérités rencontrées par les roues. Juste le temps de faire connaissance et il faut continuer. La route est encore longue pour rejoindre Pang, le point sur la carte où nous devons tous dormir ce soir. Vallées, précipices, paysages féériques, route ou piste qui serpente au travers des panoramas de fin du monde, tous les voyageurs en prennent plein les yeux. Même trop à la fois. Difficile d’assimiler autant d’un coup. Quel contraste avec le début du parcours indien !

006_grande_vallee.jpgLa route est difficile et le temps passe vite. Les derniers kilomètres sont pénibles. L’ultime vallée, dont les parois sont hérissées de « cheminées » d’une couleur chocolat alors que la lumière devient rasante, paraît ne jamais finir. Et puis, au détour d’un virage, quelques tentes plantées sur un replat à proximité d’un camp militaire. Pang. 4 505 m d’altitude. La solution d’hébergement, une paillasse sous une des tentes. Pour ma part, j’aime autant dormir chez moi, dans la mienne en l’occurrence. Difficile de trouver un endroit où la planter. Sans exagération, on se croirait un peu au milieu d’une décharge ici… A cette altitude, il est vraiment désolant d’être enveloppé en permanence d’une pollution récurrente. Entre les ordures, les gaz d’échappement des cars et camions et l’altitude, difficile de respirer. J’ai l’impression de n’avoir plus que deux de tension, d’avancer au ralenti. Il me faut une bonne heure pour m’installer. Pas facile la vie à la montagne.

007_c__est_ecrit_dessus.jpgAu petit matin, il s’avère que personne n’a bien dormi. Qui a eu froid toute la nuit, qui ne se sentait pas bien ou avait du mal à respirer… Et pourtant, il faut y aller ! C’est aujourd’hui que tout le monde doit franchir ce col à 5 346 m. Ici aussi, à peine parti nous montons. Le départ n’a pas été facile ce matin. Il a fallu démarrer la moto à la pente. C’est la première fois que cela arrive : espérons que ce ne soit qu’un caprice passager. Une fois le moteur chaud, j’oublie complètement cet incident. Après avoir très vite pris encore plus de hauteur, c’est une immense et large vallée qu’il nous faut parcourir avant de monter encore. Au loin, un troupeau de yaks broute paisiblement l’herbe rase. La dernière montée commence. Très vite, notre élan est coupé. Il y a eu un glissement de terrain et des engins sont à l’œuvre pour rétablir la circulation. Un panneau indique la plus haute route du monde. C’est maintenant faux. Il y a plus haut à quelques kilomètres de Leh. Et l’ascension se poursuit. On croirait monter tout droit vers le ciel d’un bleu intense. Sur le versant en face, le col est là, à portée des roues. 5 000 m. 5 100, 5 150, 5 200. Sur l’écran du GPS, l’altitude augmente doucement. 5 231 m. Sans prévenir, le moteur s’arrête !!!??? Eh la, c’est quoi cette histoire ? Elle n’était pas au scénario, cette scène…

Impossible de redémarrer. Je fais un demi-tour en espérant bien que tout rentre dans l’ordre et en faisant vite pour ne pas me faire dépasser par les camions du convoi militaire qui arrive. La moto redémarre et s’arrête à nouveau à… 5 231 m.

Une séance de mécanique s’impose. Avec toute cette poussière, le filtre à air a dû se colmater. Tout simplement. Le temps de l’enlever pour voir si le moteur respire mieux sans lui, et je dois me résigner à accepter que rien n’y fera. Je suis bel et bien en panne dans une des régions les plus isolées du Monde. Il n’y a plus qu’à espérer que je puisse vous envoyer ce message, comme dans une bouteille à la mer…

vendredi 31 juillet 2009

Et si c'était ça, l'enfer ?


001_attroupement_autour_de_la_moto.jpgLe voyage a changé de cadence. Après 14 mois à partager cette aventure, je me retrouve seul, et ce dans les pays les plus difficiles qui soient. Chris est arrivée en France et moi, j’enchaîne les kilomètres au rythme des routes plus où moins défoncées et du trafic anarchique, tout juste « régulé » par des coups de klaxon qui n’en finissent pas de résonner jusqu’au fin fond de mon système nerveux. Dans la journée, je traverse pratiquement le Népal. Il ne reste qu’une soixantaine de kilomètres pour arriver à la dernière ville du pays avant la frontière, mais le soleil est en train de décliner et il ne serait pas prudent de rouler plus.

Avec ses belles forêts qui s’étalent aux pieds des montagnes, la région, s’y prête : il est temps de renouer avec les bivouacs. Depuis l’Australie, nous n’avions plus campé. Voilà aussi une occasion quasi-inespérée de redécouvrir le calme et la tranquillité, loin de la frénésie humaine qui règne dans cette partie du globe. S’endormir sous la voûte étoilée au son du chant des grillons est plus agréable que mettre les bouchons dans les oreilles pour essayer de s’isoler du bruit qui règne perpétuellement dans les villes… Au matin en revanche, ce sont des cris étranges qui me réveillent. Je rend vite compte que j’ai dormi au milieu du territoire d’un groupe de singes, qui justement se baladent à proximité de mon campement. Une chance que je ne me sois pas fait piller mes affaires !

Au fin fond du Népal, il n’y a presque plus de circulation. Les camions se font rares et la route n’est plus encombrée que par d’immenses troupeaux de vaches ou de chèvres, ainsi que quelques motoculteurs et autres chars à bœufs. Il ne doit pas y avoir beaucoup d’échanges entre ces deux pays voisins… Le poste frontière entre Népal et Inde est d’ailleurs étrange. Formalités rapides côté Népalais, pour peu que le douanier trouve le registre qui nous intéresse, et la route s’arrête net pour laisser la place à… pas grand-chose. Il faut trouver son chemin entre diverses pistes et canaux d’irrigations.

De « l’autre côté », on commence fort. Le douanier me dit d’abord que mon carnet de passage en douane n’est pas valide, et le policier chargé de l’immigration m’annonce ensuite que mon visa est périmé. Bienvenue en Inde, où les fonctionnaires eux-mêmes n’ont pas appris à lire ! Bon, nous y voilà quand même. Reste juste à trouver les dépositaires des clefs des portails qui interdisent l’accès au barrage hydraulique, sur lequel passe la route d’accès au pays. Détail qui confirme que les véhicules sont rares à passer par ici. A peine plus loin, il faut jongler avec une multitude de petites pistes et routes, car le pont qui permet d’enjamber une rivière est hors service. Aucun panneau pour me venir en aide : il faut demander à chaque intersection, à condition qu’il y est quelqu’un et que lui-même sache où il est (pas forcément évident !).

002_livreur_de_lait.jpgAu Népal, en faisant référence à nos souvenirs de 2004, nous nous disions que c’était la même chose. Comme quoi, on oublie beaucoup de choses et on en enjolive d’autres… En fait le Népal, à côté de l’Inde, c’est du gâteau ! N’en déplaise à ceux qui prétendent l’aimer, jamais au cours de ce voyage et des précédents nous n’avons eu affaire à un pays aussi difficile. Comme nous l’avons souvent raconté aux uns et aux autres quand nous parlions voyage, ici, il faut survivre à tout. La pollution, la saleté, le bruit qui ne s’arrête jamais, cette surpopulation oppressante, la difficulté à se nourrir et à se loger décemment, l’hygiène déplorable mais surtout et principalement, la difficulté à rester en vie sur la route. Ici, le respect de la vie d’autrui est une notion inconnue. La philosophie indienne, disent certains… On pourrait en parler, de la philosophie qui consiste à écraser les autres ! En attendant, je me trouve comme plongé dans un jeu vidéo qui consiste à éviter tous les obstacles immobiles, ainsi que tout ce qui roule ou marche sur la chaussée et alentour. Un jeu dont les règles sont pipées. Mes adversaires, au combien nombreux, disposent par le biais de la réincarnation de plusieurs vies. Moi, je n’en ai qu’une ! C’est une concentration extrême qui est nécessaire tout au long de la route. D’autant plus épuisant que l’alimentation fait défaut et que les routes, en prime, sont souvent dans un état pitoyable. A ce moment du voyage, il faut croire très fort que le Ladakh est vraiment une destination extraordinaire pour s’infliger de telles galères.

Il n’est pas rare, à la sortie d’un virage sans visibilité de se retrouver nez à nez avec deux (voire trois) camions qui roulent de front, tous klaxons hurlants. La seule chose à faire à cet instant, c’est de sortir de la route (en espérant que le bas-côté le permette) pour sauver sa peau. Les yeux rivés sur la chaussée, difficile de regarder le paysage. Ça tombe bien, rien de beau pour le moment. Il y a du monde partout, des constructions anarchiques et laides à perte de vue, un panorama complètement défiguré, détruit par l’homme ! J’hésite à employer le mot « homme » dans ce pays où même les singes qui vivent le long de la route paraissent plus prudents et raisonnés.

000_motards_indiens.jpgHaridwar. Ville sainte et première étape en Inde. J’espérais y être assez tôt pour y faire quelques photos de la cérémonie du feu qui s’y déroule tous les soirs au bord du Gange, lequel jaillit ici des contreforts de l’Himalaya. Eh bien pas de chance. En général, quand nous arrivons dans une ville et que c’est jour de fête, nous en sommes que plus ravis. Mais cette fois c’est trop… Nous somme samedi soir. Et il se trouve que ce week-end, par le plus grand des hasards, se déroulent des cérémonies religieuses. Hors de question cette fois d’essayer de s’approcher. La foule est immense et impressionnante. Pour ne pas dire d’une densité angoissante. La plupart des gens ont revêtu des habits orange et c’est la couleur qui domine quand, de sur un pont, je regarde vers la ville. Mon principal problème, du coup, va être de me loger. Inutile d’espérer camper par ici : j’échoue dans un hôtel miteux dont l’Inde a le secret. Plus question de visite ou de quoi que ce soit. Un seul problème subsiste : se nourrir. Après, dormir afin de passer à autre chose au plus vite.

Le lendemain, encore une grosse étape par d’improbables routes dont on se demande toujours si ce sont bien les bonnes, celles qui vont me mener à destination. Des plus isolées aux plus encombrées, je finis par arriver en fin d’après midi à Shimla. Mais pourquoi, encore une fois, l’orage n’attend-t-il pas que j’ai trouvé un hôtel pour éclater ? Après une grosse journée de route, attendre sous un improbable abri que cela cesse ne fait qu’amplifier la galère.

Je parviens enfin à Manali. Je pensais faire ici une halte d’au moins 36 h afin de m’acclimater à l’altitude et diminuer plus loin le risque de mal des montagnes. Pas de chance, la ville n’est qu’à 2 000 m. Pas assez. L’idéal serait 3 500 m, mais je suis déjà content d’avoir survécu jusqu’ici…