Nous roulons vers les Alpes de Haute-Provence et Sisteron. La voiture file silencieusement sur le revêtement parfait de l’autoroute. Quel contraste avec la semaine dernière ! Eh oui, je suis moi aussi de retour au pays depuis quelques jours, après plus de quinze mois d’un voyage extraordinaire. Derrière nous, la remorque chargée d’une caisse qui semble venir d’une autre époque. La moto a tardé à arriver en France et nous venons tout juste de la récupérer à l’aéroport de Marseille.
Je pensais que notre passage à la maison n’allait durer qu’une dizaine de jours tout au plus. Le temps de nettoyer, réviser, réparer la 1150 GS, faire un petit bilan de santé, mettre à jour quelques formalités administratives, remettre en état le matériel et les équipements qui ont le plus souffert, et enfin organiser notre transfert vers l’Afrique du Sud. Histoire de reprendre notre tour du monde là où nous n’aurions jamais dû l’interrompre. Si certains de ces projets se réalisent très vite et facilement, il ne va pas en être de même en ce qui concerne la moto…
Deux journées de travail lui ont redonné un peu du lustre perdu au fil des routes pas toujours faciles que nous avons parcourues. Nous pensions qu’après l’échange des pièces défectueuses, étant revenus à une altitude plus conventionnelle, tout allait rentrer dans l’ordre. Qu’il n’y aurait plus, après quelques kilomètres d’essai, qu’à remettre la machine en caisse en vue de son prochain transfert aérien. C’était sans compter sur les caprices imprévisibles de la BMW. Si cette dernière démarre au quart de tour et fonctionne bien à haut régime, il n’en va pas de même au ralenti où le moteur tourne comme une patate. Coup au cœur et au moral.
C’est l’hiver austral en Afrique du Sud. La meilleure saison pour y voyager à moto avec l’équipement adéquat sur le dos sans souffrir de la chaleur. Si nous voulons en profiter, il va falloir découvrir la cause de ce disfonctionnement dans les plus brefs délais ! S’engage alors une véritable lutte qui va mettre à rude épreuve notre patience, notre santé et surtout notre moral. Durant pas moins de trois semaines, nous passons de longues heures au garage à la recherche de cette panne qui semble jouer à cache-cache avec nous. Tout le monde s’y met. Les amis viennent à la rescousse, qui avec une autre moto pour intervertir des éléments, qui avec de l’outillage sophistiqué, qui avec simplement sa bonne volonté et son répertoire téléphonique pour aider ou conseiller.
Des centaines de kilomètres de route et pas mal de coup de téléphone plus tard, rien n’y a fait. Le découragement nous gagne. L’été qui règne ici, le confort de la maison, les bons repas retrouvés (tout comme les kilos), la famille et les amis qui nous entourent, rien n’y fait. Le moral est dans les chaussettes. Notre présence ici n’est pas dans l’ordre des choses et nous n’apprécions rien. Nous devrions être en Afrique du Sud, encore dans notre voyage.
Nous pourrions en profiter pour nous reposer et lire les Moto Magazine qui se sont empilés en notre absence, mais l’angoisse de cette panne et du temps qui nous file « entre les doigts » ont plutôt tendance à nous donner des insomnies. Nous ne sommes pas où nous devrions être et c’est une situation difficile à vivre. Après tant d’années de rêve, tant d’années de préparation, tous les efforts déployés pour arriver à vivre ce voyage, il semble que tout s’écroule avec malgré tout cette impression d’être seul face à un problème insoluble. Même si le voyage que nous venons de vivre est déjà en lui-même extraordinaire par sa diversité, sa longueur, ses rencontres, il manque l’Afrique. Et puis, prendre un congé sabbatique pour finalement rester planté à la maison, avouez que ce n’est pas terrible !
La date de fin de validité de notre carnet de passage en douane, après tout ce temps perdu, ne nous permettra pas d’effectuer le parcours prévu sur le continent africain. Encore une fois il nous faut prendre des décisions énergiques… tout en restant prudent quant à leurs conséquences budgétaires. Et même si nous avions bien prévu une colonne « imprévus » dans notre budget prévisionnel, cette dernière est bien entamée pour ne pas dire plus…
Dans la liste des « décisions énergiques », on commence par aller à la douane faire viser le fameux carnet. Il est désormais inutilisable et il va nous falloir en demander un nouveau une fois la moto réparée : nous disposerons alors de plus de temps pour notre voyage africain. L’autre « décision énergique » concerne cette foutue BMW. Si rien n’y a fait jusqu’à présent et que tous les éléments impliqués dans l’allumage ou l’injection ont été testés et fonctionnent, il va certainement falloir faire front à une vraie panne mécanique. Et pour en avoir le cœur net, il ne reste qu’une solution : déculasser.
C’est chose faite. Tiens, il y a bien une soupape d’échappement dont le contour est calaminé… Et si elle fermait mal ? Et si c’était elle l’origine de ce ralenti capricieux ? Les milliers de kilomètres parcourus avec du carburant de mauvaise qualité auront eu raison de quelques soupapes et leurs sièges. Aussitôt l’espoir renaît. Pourrait-on enfin envisager une date de re-départ ? C’est bien à cela que nous pensons une fois les culasses prêtes et les joints neufs réunis sur l’établi. Il suffit de remonter… et c’est à ce moment que le sol semble à nouveau s’écrouler sous nos pieds ! Un patin de tendeur de chaîne de distribution est également cassé et nous ne l’avions pas vu. Encore cinq jours minimum avant d’avoir la pièce… Mais quand en plus on nous annonce qu’à cause d’une vis inaccessible il faut ouvrir complètement le moteur pour la remplacer, là, nous touchons le fond !
Coup de bol, cette information donnée par un mécano spécialiste de la marque ne concernait que l’autre côté du moteur, et qu’il ne faudra pas en arriver à cette extrémité. A la fin de la semaine, le flat-twin fonctionne enfin parfaitement. Grand « ouf » de soulagement !
Il suffit maintenant de faire quelques kilomètres pour pouvoir resserrer les culasses avant le départ. Col de Larche, col de la Lombarde, col de la Bonnette pour un peu d’altitude, un peu de pluie aussi pour ne pas perdre l’habitude, tout va pour le mieux !
Envoi du dossier de demande du nouveau carnet de passage en douane, et on rajoute une dernière couche de poisse. Comme si tout ce temps perdu ne suffisait pas, la personne qui s’occupe des carnets à Paris est en vacances et n’est pas remplacée… Il nous faut encore attendre et attendre encore. L’Afrique, dans de tels moments, parait loin, très loin.
Paradoxalement, alors que nous nous trouvons dans les meilleures conditions possibles et sans savoir ce que nous réserve la partie Africaine de notre voyage (tout en étant bien conscient que cela va être un gros morceau de mauvaises routes et d’insécurité), nous venons de vivre les moments les plus sombres de notre voyage. Deux gros mois de perdus.
Bon, allez, refaire les bagages, mettre la moto en caisse, synchroniser deux billets d’avion, le transport de la moto et un hébergement à Johannesburg. Ce devrait être pour dans quelques jours… Enfin ! Et si nous vous envoyions la prochaine newsletter en direct du parc Kruger ? Ce serait sympa, non ? Allez, on y croit !