IMG_8566_001_entree_Ethiopie.jpgLe temps aux douaniers de faire le ménage sur leurs bureaux encombrés, de démarrer les ordinateurs, de trouver les tampons et de boire un café, nous pouvons accomplir les formalités qui nous permettent d’entrer en Ethiopie. Un pays où nous retrouvons enfin le goudron. Après cette traversée du Kenya très chaotique, on l’apprécie plus que jamais, même s’il n’est pas toujours d’une grande qualité. Autour de nous, le sol rouge est hérissé de grandes termitières qui s’entremêlent avec des habitations plus ou moins sommaires. Il n’y a pas beaucoup de circulation. Nous sommes même seuls depuis quelques kilomètres. Pourtant le GPS nous confirme que nous sommes bien sur la route principale. Comment pourrait-il en être autrement ? Il n’y en a pas d’autre.

Nous nous faisons cette réflexion alors que nous entrons dans une belle forêt d’eucalyptus. Et tout à coup, comme si nous l’avions pressenti, nous nous trouvons devant un barrage composé de branches et de bouts de bois. Nous stoppons à bonne distance de l’obstacle, et analysons très rapidement la situation. Ce n’est pas une déviation, ce n’est pas un arbre tombé sur la route, ce ne peut donc être qu’une embuscade ! Par chance, il y a juste assez de place côté gauche pour passer avec la moto. Sans plus réfléchir, nous fonçons plein gaz. Il se peut fort que nous l’ayons échappé belle ! En voiture, l’histoire peut s’avérer très différente. Vous sortez du véhicule pour déplacer les branches et vous vous retrouvez avec un pistolet-mitrailleur pointé sur la bedaine… Bienvenue en Ethiopie ! On nous avait prévenu à plusieurs reprises que les gens n’étaient pas particulièrement hospitaliers dans ce pays, mais quand même…

IMG_8716_004_route_Ethiopie.jpgA mi-journée, nous avons déjà atteint le village où nous avons prévu de faire étape (ça a du bon, le goudron). Trop tôt pour s’arrêter : on roule bien, la prochaine ville est à « seulement » 250 km, autant continuer. Ce que nous n’avions pas du tout prévu, c’est que les conditions de circulation puissent changer aussi vite. L’Ethiopie est un pays d’altitude couvert de collines. La route serpente à travers ce relief jusqu’à se transformer en une sorte de toboggan bordé de forêt tropicale et de villages, qui se touchent tous sur plus de 150 km. À croire que toute la population du pays est concentrée ici ! Or ils sont plus de 80 millions, les Éthiopiens… La chaussée est envahie de monde et d’animaux domestiques livrés à eux-mêmes. Des conditions de conduite vraiment difficiles où il faut essayer d’anticiper les mouvements de centaines de personnes, animaux, véhicules, brouettes, charrettes à la fois, et ce à chaque instant. Il ne faut pas plus de quelques dizaines de kilomètres pour être épuisé. À ce rythme, on n’arrivera jamais assez tôt à la prochaine ville susceptible de nous fournir un logement…

IMG_8604_002_vehicule_Ethiopien.jpgLes chauffeurs d’autocars et autres camions ne s’embarrassent pas de prudence lors de la traversée des villages. C’est « à fond les manettes » et main sur le klaxon : les piétons n’ont qu’à s’enlever du milieu s’ils veulent survivre. Pour avancer, il nous suffit de nous coller à l’arrière de l’un d’eux et de ne plus couper les gaz. Pas évident au début quand on imagine les conséquences que cela pourrait avoir, mais en voyant les kilomètres défiler un peu plus vite, on finit par valider la méthode. Cela ne nous empêchera pas, encore une fois, d’enfreindre une règle pratiquement vitale : ne jamais rouler de nuit. Afin d’éviter de percuter les charrettes tirées par les ânes, le type qui mou son grain sur la chaussée à l’aide d’une meule en pierre, les véhicules sans éclairages, nous continuons de suivre un véhicule avec un bon éclairage (rare) et qui roule à bonne allure. Il nous ouvre la route, nous limite les risques et nous permet finalement d’arriver à destination à une heure raisonnable.

L’opération nous a fait gagner une journée. Pas que nous soyons pressés, mais il est vrai que pour la première fois depuis que nous roulons en Afrique, nous ne nous sentons pas vraiment bien. Les prédictions des gens ayant traversé le pays avant nous se vérifient. Enfants qui nous jettent des pierres, bâtons qui se lèvent à notre passage, interpellations continues, absence de dialogue avec les gens à l’occasion des pauses, bergers faisant traverser la route à leur troupeau à l’approche de la moto… Tout cela crée un climat assez malsain qui n’incite guère à faire du tourisme. Aussi, nous roulons. Les arrêts photos sont très rares. Dommage, car bien souvent nous traversons des paysages magnifiques. Du coup, nous arrivons très vite à Addis-Ababa, la capitale. Il est à peine exagéré de dire qu’il n’y a pas grand-chose à y voir.

IMG_8702_003_Lucy.jpgLa ville n’a aucun charme et semble constituée de quelques immeubles émergeant des bidonvilles. Les rares bâtiments dignes d’intérêt sont inaccessibles et seul le musée national retiendra notre attention dans un premier temps. Pas que ce musée soit exceptionnel, loin de là, mais il abrite notre ancêtre à tous : Lucy. Et encore, pas vraiment ; juste une copie des os retrouvés fossilisés et la reconstitution en résine de son squelette complet. Pas de quoi tomber à la renverse. Bon, vous avez quand même le bonjour de Lucy, votre grand-grand-grand…mère ! La balade dans la capitale va cependant prendre un peu plus de saveur alors que nous passons auprès de la vieille gare désaffectée. Nous y rencontrons un cheminot qui pendant une paire d’heure va nous raconter l’histoire de la compagnie des chemins de fer franco-éthiopiens, qui reliait Addis-Ababa à Djibouti. Histoire passionnante et en français, en plus, car tous les employés devaient le parler parfaitement. Le règlement, l’administration, tout était écrit dans notre langue.

Tout au long de notre route, nous avons accumulé une somme d’informations au sujet de l’Ethiopie qui nous permet de prendre une décision : notre séjour dans ce pays sera des plus brefs. L’ambiance qui y règne, allié au très mauvais état des routes qui permettent de se rendre dans les lieux d’intérêt, ne nous incite pas à prolonger notre séjour. Nous ne voulons ni casser la moto, ni avoir de problème avec les locaux. Cap au Nord-ouest pour rejoindre au plus vite le Soudan, que nous espérons atteindre d’ici trois jours.

La route passe à plus de 3 100 m d’altitude, avant de balader sur de hauts plateaux ondulés où se déroulent les moissons. Officiellement, en Ethiopie, nous sommes en 2002 (calendrier orthodoxe, qui compte à peu prés 13 mois. 13 mois de soleil par an qu’ils disent. C’est peut-être vrai, il ne pleut plus depuis quelques jours !). Officiellement, donc, en 2002. Mais nous nous trouvons plongés au moins 2 000 ans plus tôt. Un réalisateur de film dont l’action se déroulerait à cette époque trouverait là des figurants en costumes d’époque à moindres frais. Sans parler des décors et des traditions… Les gerbes de blé sont foulées aux pieds ou par des bœufs, les grains ventilés en les laissant tomber au vent, la récolte transportée sur la tête, ou à dos d’âne pour les plus riches. Il y aurait tellement de photos à faire si nous pouvions nous arrêter sans risquer de créer un incident à chaque fois…

IMG_8728_005_vallee_Nil_Bleu.jpgTout à coup, c’est comme si le paysage s’effondrait. Une cassure énorme semble découper l’écorce terrestre : nous sommes devant la vallée du Nil Bleu. Un canyon, un vide qui impressionne et que la route va nous faire traverser. Moment magique tellement c’est beau. Cette fois aussi, nous arrivons à l’étape prévue en début d’après-midi. Bien trop tôt pour s’arrêter, d’autant que rien n’est vraiment prévu ici pour héberger qui que ce soit… Et d’où vient donc cette huile sur le moteur ? Non ! Le bouchon de remplissage d’huile réparé en Afrique du Sud s’est remis à fuir…

Il faut encore prendre une décision sans savoir ce qui nous attend. N’est-ce pas cela l’aventure ? Nous ajoutons encore 270 km à notre journée. Et bien sûr, après la sortie du village, la route se dégrade jusqu’à se transformer en piste à plusieurs reprises. Impossible d’arriver à destination dans ces conditions. Après 70 km de ce traitement, une petite ville apparaît. Nous y recherchons une chambre d’hôtel. Rien que du sordide : guère d’autre choix que de continuer. Là, comme par miracle, la route est toute neuve. Ouf ! En remettant en pratique la méthode de l’autre jour, nous arrivons à destination juste après la tombée de la nuit. On s’en sort bien. Nous sommes au bord du lac Tana, l’un des nombreux lacs de la Rift Valley (tiens, il y avait longtemps…).