Motards nomades

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Le blog de Alain et Marie-Christine Arnaud

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Suivez semaine après semaine les aventures d'un couple de motards français, parti faire le tour complet de la planète au guidon d'une BMW R 1150 GS.

lundi 29 décembre 2008

Entre sel et ciel


Potosi, cité minière sans intérêt, n’aura été qu’une étape logistique. En plus, il y pleuvait ! Nous avions un peu oublié ce désagrément, qui s’est ainsi rappelé à notre bon souvenir. Sucre ne sera pas plus inoubliable, et nous quittons cette ville pour entamer un gros morceau de notre voyage : le salar d’Uyuni et la liaison vers le Chili hors bitume.

IMG_4631_galere_en_rose.jpgCa commence fort avec 136 km d’une piste complètement défoncée et en travaux entre Potosi et Uyuni. Deux demi-journées entrecoupées d’un bivouac seront nécessaires pour réaliser cette liaison. Du sable, de la tôle ondulée, de la boue, de la terre labourée, des passages à gué, sans oublier les camions qui roulent à toute vitesse et dont les roues projettent des gerbes de pierres ainsi qu’un nuage de poussière opaque. Tous les ingrédients d’une belle galère… L’arrivée dans la petite ville d’Uyuni, entourée d’une véritable décharge, est un soulagement. Nous sommes pourtant conscients d’être désormais obligé d’avancer… par la piste. Comment sera-t-elle ? Pourra-t-on facilement se ravitailler en carburant, nourriture et eau ? Difficile d’obtenir des renseignements fiables ici. Nous faisons la synthèse des informations difficilement récoltées et nous lançons sur une nouvelle piste sensée nous conduire sur le salar. Encore une fois, il nous faut deviner les choses. Mais après quelques détours, nous y voici enfin.

IMG_5579_salar_d__Uyuni.jpgFace à nous, une immense étendue saline, plate et blanche, s’étend à perte de vue. Jusqu’aux montagnes là-bas, au loin. Très loin. Notre objectif, en cette fin d’après-midi, consiste à rejoindre l’île des Pécheurs (Pescados) pour y bivouaquer la nuit prochaine. Et comme rien ne se passe comme il faudrait, c’est au Nord du salar que nous nous retrouvons, au pied d’un volcan. Le policier rencontré au dernier croisement nous avait dit : « C’est tout droit ! ». Tu parles ! Il ne nous reste plus qu’à redescendre vers le Sud. Toutefois, hors de question de sortir des traces laissées sur le sel par les 4x4. Cela nous assure de ne pas tomber dans une zone humide où nous risquerions de nous enliser. Par rapport à la journée précédente où rouler à 40 km/h tenait du record, quel bonheur : sur ce revêtement dur et abrasif nous pouvons rouler à 110 sans aucun souci.

IMG_5600_recolte_du_sel.jpgSeuls au monde. Voilà l’impression que nous avons quand le jour se lève sur notre bivouac, planté sur la plage de l’île Pescados. Une grotte derrière la tente, des cactus qui recouvrent la colline et face à nous, cette vaste étendue de sel qui se colore de rose avec la lumière du soleil. Ce matin, il va pourtant falloir ressortir du salar. Ce serait simple si, souvent, les bords n’étaient pas des zones humides… Un point GPS nous indique la direction à suivre. Contrairement à la veille, nous sommes un peu plus téméraires. Il faut dire que nous y voyons mieux, que nous avons plus de temps et que nous commençons à savoir « lire » le sel. Les zones plus humides sont plus foncées et puis évidemment, la roue arrière tend à s’enfoncer plus qu’à la normale.IMG_4700_salete_de_sable.jpg La sortie se fait en empruntant une digue en terre qui rejoint une piste… infernale. Les kilomètres ne défilent pas plus vite que ne tourne la petite aiguille d’une montre. Du sable. Trop de sable ! La chaleur s’en mêle. Les distances à parcourir sont ridicules et pourtant nous nous rendons vite compte que nous ne seront pas ce soir au Chili pourtant si proche. L’arrivée au petit village de San Juan est encore une fois un soulagement.

IMG_5666_bivouac_volcan_Ollengue.jpgIl nous faut désormais suivre des pistes tracées sur un autre salar pour rejoindre la frontière chilienne à une soixantaine de kilomètres. Rien à voir avec le salar d’Uyuni. Ici, la piste est très variable : tantôt très bonne (il arrive que nous puissions rouler sur le 3e rapport), tantôt pourrie (Chris doit alors descendre de la moto et marcher). Passer une frontière le soir sans savoir ce que nous allons trouver après, trop peu pour nous. Un dernier bivouac en Bolivie, au pied du volcan Ollengue, et nous verrons bien demain matin.

Avaroa. Quel drôle de poste frontière, avec sa gare à 3700 m d’altitude… Mais, nous y voilà enfin. Le Chili est là, face à nous. Qu’allons trouver dans ce nouveau pays ? Un train de pneus ? Cela nous arrangerait bien. Nous savions qu’il serait difficile de traverser presque toute l’Amérique du Sud avec la même monte, mais nous n’avions pas le choix. Et l’avant commence à nous faire savoir avec insistance qu’il en a vraiment assez. Il nous faut pourtant aller jusqu’à Santiago en refaisant certainement un petit détour par… la Bolivie.

lundi 22 décembre 2008

Jeu de pistes


Le soleil se couche sur le lac Titicaca en embrasant le ciel d’un rouge feu. Nous contemplons le spectacle depuis la baie vitrée de notre chambre d’hôtel, située sur la rive bolivienne. Encore une fois, tous les préjugés concernant le passage de la frontière d’un pays d’Amérique du Sud sont tombés l’espace de 30 mn. Soit le temps qu’il nous a fallu pour remplir les formalités habituelles. Nous passons cette première nuit à Copacabana, agréable citée construite au fond d’une petite baie du lac. Bonne entrée en matière pour un pays au sujet duquel on se pose tant de questions.

Le lendemain va être une journée riche en rencontres et en émotions. Rencontre avec un couple de Suisses bien sympathique, qui voyage en 4x4 à travers l’Amérique du Sud depuis… 8 ans. Mais plus fort encore, au bas d’un col de plus de 4 000 m d’altitude qui rejoint le petit détroit séparant le lac en deux parties, cette famille de Français de La Rochelle (les parents et leurs trois enfants de 6 à 13 ans) qui tente de faire un tour du monde à vélo en 2 ans. Ici encore, un drôle de vélo pour le père et son plus jeune fils, qui pédale à l’avant de l’engin. Il faut le voir pour comprendre à quel point ils font fort, les cyclistes français ! Plus que les motards. Seuls Caroline et Didier croisés à Calgary il y a si longtemps déjà, ainsi que Peter et son épouse (dont nous vous avons parlé précédemment et qui ne sont pas vraiment Français en plus…) ont croisé notre chemin depuis notre départ. Cela fait très peu en plus de 7 mois de route…

Nous nous attendions à une traversée du détroit sur un bac, du genre de ceux que nous empruntons de temps à autre aux quatre coins du globe. Et bien non, la Bolivie nous réserve une première surprise : ici, pas de bateau financé par l’État pour assurer la continuité territoriale. Seule une lignée de vieilles barques attend les clients. Et quand un véhicule se présente, s’engage alors entre les propriétaires une véritable course pour emporter le marché. Les prix descendent sans que nous n’ayons rien à faire. Il nous suffit ensuite de choisir la barque qui parait en meilleur état. Pas évident. Nous optons pour la moins mauvaise, dont le fond est constitué des meilleures planches. Un seul véhicule par traversée c’est bien assez, comme nous allons vite nous en rendre compte. Aucun problème pour embarquer. C’est après que les choses prennent une autre dimension. D’abord notre taxi du moment doit faire un peu de mécanique pour démarrer le moteur de l’embarcation. Puis, à peine avons-nous quitté le rivage, que nous sentons la barque se tordre dans tous les sens. Vous avez certainement entendu parler du « Pitalugue » de Pagnol. Eh bien là, c’est encore pire que ce que décrit le bon vieux César ! Il faut absolument tenir la moto pour éviter qu’elle ne tombe. Quand les vagues s’en mêlent, il faudrait aussi quelque chose pour tenir Alain qui a les plus grandes difficultés à se tenir et à tenir la moto. Bref, plus rien ne tient ! La distance entre les deux rives ne doit pas être bien grande mais dans ces conditions, le temps semble s’arrêter… Et une fois de l’autre côté, il faut encore débarquer la moto en marche arrière sur ces planches mal ajustées qui ne demandent qu’à rompre sous le poids. L’exercice terminé, contents d’avoir réchappés à cette épreuve et que la moto ne soit pas au fond du détroit, nous roulons vers la capitale du pays, La Paz. Étrange sensation, en voyant les berges du lac à notre droite, qui nous donnent l’impression de longer la mer, alors qu’il neige jusqu’au pied des montagnes à 2 ou 3 km sur notre gauche. Nous sommes sur l’Altiplano, à environ 4 000 m d’altitude.

La Paz ressemble étrangement à Quito. La ville occupe le fond d’une vallée et remonte sur les collines qui la bordent. Quand nous disons colline, c’est façon de parler. Car le bas de l’agglomération doit être à 3 400 m d’altitude et le haut à 4050 m : nous vous laissons imaginer la pente de certaines rues ! La cité est assez agréable si l’on excepte la pollution engendrée par le trop grand nombre de bus diesels mal réglés. Les visites de marchés où les vendeuses portent le chapeau melon sont des plus pittoresques, avec des couleurs à foison. Ici, que ce soit en peinture sur les murs, imprimé sur les tee-shirts ou autre, le Che est omniprésent. Plus que le célèbre Simon Bolivar à qui le pays doit tant. Étrange, le coin de marché réservé aux sorciers… Peaux d’animaux divers, statuettes, poudres en tous genres, crapauds séchés, becs de toucans, fœtus de lama et bien d’autres produits miracles encombrent des étalages poussiéreux.

Nous profitons également de notre séjour dans la capitale pour faire réparer les fermetures éclairs de notre tente et changer celles de notre sac photo. Cette deuxième opération va nous coûter la somme incroyable de 20 bolivianos, soit environ 2,50 euros ! Et puisqu’on parle d’argent, nous avons fait ici notre premier plein de carburant en Bolivie : 3,74 bolivianos le litre d’essence, soit 0,45 euro. Mais il paraît que le prix du carburant a également baissé en France ?!

La Paz ne nous retiendra pas plus. Les montagnes environnantes sont bien plus attirantes. Certes la ville est construite en altitude, mais quand 20 km plus loin nous franchissons un col à 4 683 m, au milieu de montagnes pelées et presque désertes, cela paraît presque impossible. Et pourtant nous y sommes bien : le manque d’oxygène se rappelle à nous au moindre effort, tandis qu’un vent glacial souffle fort. Des gens sont arrêtés au col et se tiennent accroupis ou assis à même le sol tout prés de leur voiture. Nous nous approchons pour voir ce qu’il se passe. Nous reconnaissons alors de nombreux objets aperçus la veille au marché des sorciers. Ces Boliviens sont en fait en train d’exécuter des rituels…

IMG_4310_route_de_la_mort.jpgNous sommes ici pour parcourir la fameuse « Route de la mort », qui il y a encore une paire d’année détenait le triste record d’une centaine d’accidents mortels par an. La piste d’une largeur de 3,20 m en moyenne, accrochée aux parois abruptes des montagnes, serpente sur leurs flancs au-dessus de plus de 1 000 m de vide à certains endroits. L’indiscipline des chauffeurs fait le reste… On nous avait dit : « Vous ne pouvez pas manquer le début de la piste, il y a un grand panneau ». Effectivement, il y a un grand panneau au début de l’axe sur lequel nous nous engageons. Et évidemment peu de circulation depuis qu’a été mise en service la nouvelle route goudronnée. Nous voilà partis pour une cinquantaine de kilomètres d’une voie à la réputation de tueuse. Immanquablement, nous longeons des précipices vertigineux. De nombreuses cascades dévalent les montagnes en arrosant copieusement les passants. Certains endroits sont couverts d’hortensias. Par contre, et c’est une surprise, pas de groupe de cyclistes dévalant la pente à grande vitesse. Les agences proposant cette balade « exotique » à tous les cyclistes du monde sont pourtant légion à La Paz et dans les petites villes environnantes.

Nous revoilà en milieu d’après-midi à la bifurcation de cette fameuse piste. Pas si terrible que ça, finalement, la « Route de la Mort » !?! Nous restons sur un sentiment bizarre, comme si quelque chose ne collait pas. La piste que nous empruntons maintenant pour nous rendre à Coroico est encore plus étroite. Toujours pas de circulation. Sommes-nous dans la bonne direction ? Le GPS confirme que oui. En revanche celui-ci, faute d’une cartographie plus précise, ne nous donne que les distances à vol d’oiseau. Celle qui nous sépare de notre destination est en l’occurrence dérisoire. Et pourtant, c’est juste un peu avant la nuit que nous allons y arriver. Epuisés.

La piste suit le flanc des montagnes. Pas de pont, pas de tunnel pour réduire la distance. En prime, nous nous retrouvons bloqués par des travaux lors de la traversée du bourg de Coripata. Nous croyons presque à une plaisanterie quand on nous dit que non, il n’y a pas de déviation, mais il est impossible de passer car le béton est frais, les coffrages sont en place et tout le tralala… Incroyable : ils ne peuvent pas s’organiser pour faire les travaux en deux fois et laisser une voie ouverte à la circulation ! Nous sommes un peu décontenancés et commençons à envisager de rebrousser chemin, mais c’est impossible avant la nuit. C’est alors qu’apparaît Gabriel, qui n’a visiblement rien d’autre à faire que de regarder les autres travailler. Il l’affirme : « Il y a un chemin en dessous ». Nous avons beau regarder, nous ne voyons rien. Ni une ni deux, puisqu’il y a espoir de rejoindre l’autre coté, Alain embarque Gabriel à l’arrière de la moto et les voilà partis à la recherche de ce passage improbable. Et, effectivement, à quelques kilomètres du village, une piste plonge dans la vallée. Les lacets s’enchaînent à travers les champs de coca, lequel pousse sur des terrasses construites sur des pentes vertigineuses où s’affairent les paysans. Nous ne tardons pas à nous trouver en bordure de la rivière. Quelques passages à gué vont d’ailleurs nous remplir les chaussures d’eau. La remontée est aussi belle. Après 40 mn pour parcourir 20 km, l’équipage ressort de l’autre côté du chantier. Gabriel descend alors de la moto et s’écroule au sol, épuisé. Il vient de vivre une aventure qui va certainement alimenter ses conversations pendant quelque temps. Chris a retrouvé sa place et la piste continue. Nous croisons beaucoup de paysans aux guidons de vieilles Jawa deux-temps fumantes. Le soleil se couche derrière les montagnes immenses quand nous arrivons enfin à Coroico. Une nuit de sommeil ne sera pas de trop pour récupérer…

IMG_4485_route_en_Bolivie.jpgPetit-déjeuner au soleil face à la place centrale du village. Pas de précipitation, le retour va se faire par la belle route toute neuve et nous devrions être à la Paz en à peine plus d’une heure. Voilà pour la théorie car en pratique, alors que nous sortons du village, nous croisons plusieurs automobilistes qui nous font des signes et semblent vouloir nous dire quelque chose. Nous nous arrêtons et demandons à un chauffeur ce qu’il se passe : « La nouvelle route est coupée. Il vous faut prendre la vieille pour vous rendre à La Paz ». La vieille route ? Celle que nous avons prise hier ? « Non, celle-là, en bas. » Mais alors, hier, nous n’étions donc pas sur la « Route de la mort » !?! Un vrai jeu de piste que de se déplacer en Bolivie !

Cette fois, alors que nous montons vers le col de la Cumbre, à flanc de montagne, tout correspond aux différents reportages vus à la télé. Piste étroite, ravins vertigineux, forêt tropicale, un nombre incroyable de croix plantées au bord de la voie, le tout agrémenté de cyclistes qui dévalent la pente à des vitesses effrayantes. Les camions n’empruntant plus ce passage, le danger provient d’eux maintenant. Car tous ne semblent pas totalement maîtres de leurs commandes… et ne respectent pas vraiment une règle particulière à cette route : rouler à gauche.

Quand nous arrivons au goudron, nous sommes à seulement quelques kilomètres de l’entrée de la piste que nous avons prise la veille. Nous la voyons d’ailleurs au fond de la vallée, en contrebas. Et ici, aucun panneau : il fallait deviner pour trouver. La traversée de La Paz va être du même acabit. Il ne faut pas hésiter à demander son chemin à presque chaque croisement pour s’en sortir. La route vers Potosi et Sucre sera plus tranquille. Paysages andins, cols à plus de 4 000 m. La routine quoi.