Vous savez comme moi comment ils sont les minots, toujours à fanfaronner, à se croire invincibles, immortels et à prétendre savoir toujours tout mieux que personne. Ils n'ont forcément aucun besoin d'un conseil et encore moins d'une quelconque mise en garde puisque rien ne peut leur arriver. Et si jamais ça arrive quand même, ils se gardent bien d'aller se vanter de leur mésaventure, des fois qu'on abimerait un peu plus leur petit ego cabossé d'un "je t'avais prévenu" qui signerait l'humiliation suprême. C'est déjà bien assez de devoir passer sous les fourches caudines des vieux, toujours à s'inquiéter d'un rien et à faire perdre leur précieux temps aux jeunes aventuriers.

Celui-là, il était bien à point. Je ne sais pas depuis combien de temps il poussait son brêlon sous le cagnard impitoyable et par 32°C au bas mot mais s'il avait jamais été arrogant et suffisant dans sa vie antérieure, il n'en gardait plus aucun vestige visible. Cramoisi, qu'il était le gamin. Et humble. Nous, on croisait tranquilles comme Baptiste sur la route D66 qui monte au col Saint-Sébastien, en direction de Mens. C'était vers les 17h30. Je me suis arrêté à son côté pour savoir de quoi il retournait. Il devait avoir dans les 16 ou 18 ans et il ruisselait toute l'eau de son corps à pousser une sorte de trail 125 cc. Nous, on n'avait plus de flotte, malheureusement, et il nous tardait justement d'arriver à Mens pour boire un bon coup. Lui, il s'était vautré, qu'il nous a dit, et depuis plus moyen de faire démarrer son bourrin. Mais besoin de rien. Personne à prévenir à Mens qui était sa destination, soi-disant. Et puis têtu comme une mule, le jeunot. Il ne voulait rien savoir, rien dire, un peu méfiant peut-être ou incrédule de voir que deux adultes veuillent l'aider. Ou trop timide pour accepter, allez savoir. Il était à deux doigts de défaillir mais tout allait bien, promis, juré.

Alors, on a passé notre chemin en lui souhaitant bonne chance. Pour être honnête, je pense qu'à son âge, j'aurais fait comme lui malgré la chaleur écrasante. Surtout ne rien devoir à personne. Et puis, j'ai pensé plus tard que son histoire était peut-être pas la bonne version ; que, tout simplement, il avait été trop optimiste et qu'il était tombé en rade de carburant et était maintenant vexé comme un pou, forcément. Comme un con, j'ai même pas pensé à lui poser la question pour l'essence. Ça vaut rien de bon à personne, ces fortes chaleurs. Mais quand même, ça ne nous satisfaisait pas de le laisser à son petit calvaire d'apprenti-motard, à deux kilomètres du col, soit encore pas loin d'une petite heure de poussette, même si après il avait quatre kilomètres de descente salvatrice.

Arrivés à Mens, on s'est arrêté dans un bistrot en quête de la gendarmerie. On nous a indiqué l'endroit en nous précisant que, restrictions budgétaires obligent, la brigade avait émigré à Monestier-de-Clermont et que le bâtiment était fréquemment vide. En effet, il n'y avait pas foule. Juste un interphone près de la porte avec la mention : "Pour entrer en communication avec la gendarmerie nationale, appuyez sur le bouton". On a appuyé sur le gros bouton et une personne de l'autre côté du machin nous a demandé de quoi il retournait après les politesses d'usage. On lui a donc exposé le topo en détail. La personne nous a répondu après un bref instant de réflexion que, non, désolé, mais c'était pas à eux de s'occuper de ça, qu'il avait qu'à appeler un dépanneur. Ça valait la peine d'expliquer que le gamin avait plutôt été du genre mutique avec nous et que cette suggestion ne l'avait pas vraiment séduit. Quant à se lancer dans des considérations d'ordre philosophique sur la psychologie assez tortueuse des adolescents, un féroce élan de lassitude m'y a fait renoncer. Notez que nous-mêmes n'avions pas suggéré que la noble gendarmerie s'abaisse à jouer les dépanneuses pour un vulgaire gamin de péquin lambda en semi-détresse le long d'une route départementale. On se disait juste qu'il devait bien y avoir un véhicule en patrouille dans le canton et qu'il pouvait faire un petit détour par la RD66 pour s'assurer que notre bonhomme ne s'était pas transformé en tas de charbon. Parce que dans ce pays, il y a toujours une bagnole de la gendarmerie en maraude, c'est bien connu. Sauf quand t'en as besoin, évidemment. D'ailleurs, je ne peux pas imaginer que cette personne, aussitôt après avoir raccroché, n'a pas lancé un appel à ses collègues pouvant croiser dans le coin, juste par acquis de conscience, tellement le contraire me paraît inconcevable.

Je me dis aussi que si elle a un enfant en âge de divaguer à moto sur les routes avoisinantes, elle serait bien contente qu'un simple passant puisse s'inquiéter d'une mésaventure, certainement banale et sans conséquence grave, survenant à sa progéniture.

Peut-être aussi, aurait-on pu appeler les pompiers. Ou mentir et déclarer qu'il était blessé. Pourquoi pas ? Mais ce qui surprend aussi, et irrite, je dois dire, c'est que parmi les personnes de ce village qui étaient présentes quand nous en avons parlé, il ne s'en soit trouvé aucune pour proposer une autre idée ou une autre solution. En fait, personne ne se sent concerné mais chacun dénonce l'égoïsme de ses semblables, surtout si c'est relaté par un reportage à la télé. Je m'interroge pourtant : à partir de quand peut-on parler de non-assistance à personne en danger ? Forcément, quand tout finit bien, la question ne se pose pas et chacun fait mine de minimiser l'événement. Mais sinon ? Qui peut dire que dans un tel contexte caniculaire, ce gamin n'était pas réellement en danger ?

On vit dans un monde formidable, décidément !