Ce soir, dans le cadre de son émission "Zone interdite", M6 s'intéressera à l'épineuse question "Conduire avec ou sans permis de conduire : enquête sur ces Français prêts à tout !", avec point d’exclamation et tout ça. "Alors que cet été 2012 a été plus meurtrier que l'an dernier sur les routes de France, (+ 3,6% de décès par rapport à juillet 2011), plusieurs des conducteurs impliqués dans ces accidents mortels roulaient sans permis. Qui sont ces Français qui osent prendre des risques avec leur vie et celles des autres sur la route ? Quelles sont leurs combines pour ne pas se faire prendre ? Pourquoi est-il si difficile de décrocher cet examen en France ?", annonce même le site de la chaine.

Je sais ce que vous allez me dire : "On s'en fout !" et sans doute aurez-vous raison. M6, comme la plupart des autres chaines de télé, d'ailleurs, hélas, donne assez peu souvent dans la finesse, est plutôt adepte de l'enfoncement de portes ouvertes et de la sécurité routière à grand spectacle et sait manipuler avec un talent certain tous les poncifs les plus éculés énoncés sur le sujet depuis l'invention de la roue. Il y a donc peu de chance que l'émission de ce soir diffère beaucoup des précédentes.

Derrière la présentation toujours très aguicheuse du sujet, il y a aussi cette affirmation selon laquelle rouler sans permis serait quasiment une tentative d'homicide plus ou moins volontaire. Raccourci simpliste, bien sûr, que la plupart des journaux n'ont pas manqué d'utiliser lorsque ces faits-divers sont venus défrayer la chronique. Conduire sans permis = assassin ! Si ça c'est pas de la rigueur journalistique, pas vrai ?

Pourtant, le sujet est intéressant. Il aborde un phénomène qui, apparemment, tend à se développer ou, peut-être, à être plus visible. Se poser la question est donc pertinent. Mais pourquoi, encore une fois, ces raccourcis stupides et ces amalgames ?

Pourquoi mélanger, par exemple, la prétendue difficulté du permis de conduire français avec les problèmes liés à son annulation pour certaines personnes ? Que certaines de ces gens se retrouvent pareillement à conduire sans permis est une évidence mais les causes ne sont pas forcément les mêmes, pas plus que la motivation à enfreindre la loi.

Il y a aussi une certaine malhonnêteté à laisser entendre que conduire sans permis serait obligatoirement dangereux. Dire cela n'est pas militer pour promouvoir cette infraction (ou ce délit). Il faut juste reconnaître que l'acte technique de conduire, en soi, est relativement simple et à la portée du premier benêt venu. La difficulté n'est pas tant de déplacer son véhicule que de le contrôler en toutes circonstances. Or, quelqu'un qui s'applique à conduire raisonnablement peut parfaitement passer totalement inaperçu dans la circulation. S'il a des difficultés de mémorisation, de compréhension ou autre, il peut échouer de très nombreuses fois à l'examen du permis qui n'est qu'un acte administratif mais affirmer avec raison qu'il "sait conduire".

Pareillement, la personne qui voit son permis suspendu ou annulé "sait conduire", elle aussi. Elle a appris, elle a passé et réussi l'examen. Simplement, elle est sanctionnée : la loi lui interdit de conduire pendant un laps de temps plus ou moins long, voire définitivement. Ce qui importe, c'est le motif pour lequel le permis lui a été retiré. La mise en danger d'autrui est affaire de comportement et la possession ou non du permis n'est pas en cause au contraire de la raison de son retrait dans certains cas. Il est d'ailleurs assez significatif de constater que les personnes sans permis qui ont causé les accidents mortels de cet été étaient à peu près toutes sous emprise alcoolique ou de stupéfiants, en état d'euphorie et de désinhibition, incapables donc de maîtriser leur véhicule. C'était même la raison pour laquelle leur permis leur avait été retiré quelques temps avant. Elles auraient aussi bien pu avoir le même accident avant leur retrait de permis si elles ne s'étaient faites prendre par la patrouille. La justice les a punies mais ne les a pas mises hors d'état de nuire, ce qui n'a pas manqué de se produire, malheureusement. Sans doute parce qu'elles font partie de cette frange de la population qui ne se remet jamais en cause, ne vit que pour elle en méprisant les autres et la loi, et très certainement en raison même de son addiction qui lui interdit tout raisonnement rationnel. Là où la plupart font amende honorable et acceptent la sanction sans faire d'éclats, ces gens crient à l'injustice et recommencent, inconscients du danger qu'ils représentent.

Quant à la question de la difficulté de l'examen du permis de conduire en France, elle me laisse assez dubitatif. Peut-être les pratiques commerciales de certaines écoles de conduite ont-elles popularisé l'idée qu'on pouvait obtenir son permis à bas coût, grâce à un forfait d'heures tellement étriqué qu'il s'avère insuffisant pour une part significative de la clientèle. Que cela induise les gens en erreur et qu'ils tentent leur chance mal préparés, il est possible que ce soit la raison pour laquelle on s'apitoie sur cette difficulté. Mais est-ce bien le cas ? Le permis de conduire est un examen et comme tous les examens, il se prépare. C'est à dire que, pour avoir une chance de l'obtenir, il faut atteindre un certain niveau de compréhension et de compétence. Soumis à la marchandisation, il a un coût qui n'est pas négligeable et qui, pour des personnes un peu imperméables aux apprentissages, peut atteindre des sommes conséquences, parfois même abusives. Il n'en reste pas moins que conduire un véhicule n'est pas un acte anodin. Au-delà de la "facilité technique" dont je parlais plus haut, il y a tout un ensemble d'autres aspects qui doivent permettre d'appréhender un vrai partage de la route, le respect mutuel entre usagers, l'anticipation des situations à risque et la maîtrise du véhicule, sans même parler des règles liées au Code de la Route. Sans même rappeler aussi qu'une grande partie du "savoir (se) conduire" nous vient avec l'expérience. Alors trop difficile le permis ? Voire ! Les copains de l'AFDM pourraient en parler mieux que moi. Il est certainement possible d'améliorer les choses pour concilier la nécessité d'un niveau de compétence raisonnable avec son utilité sociale pour beaucoup de gens dont l'activité salariée en dépend. Au-delà, on ne peut traiter cette question sans interroger la pertinence des choix d'urbanisation et les politiques de transports et de déplacements, c'est à dire nos choix de société.

Et, sans doute, en nous interrogeant sur nos choix, trouverions-nous aussi des réponses à nos interrogations autour de la sécurité routière et sur l'usage que certains font de leur permis, valide ou pas.