Si tu le permets[1], je vais apporter ici deux/trois réponses à certaines réactions à mon billet précédent. Ce sera peut-être plus simple pour exprimer mon opinion que des réponses au fil de la discussion. Ceci d'autant plus que les contributions sont encore plus nombreuses sur la page Facebook de Motomag où sont d'ailleurs reproduites certaines de celles qui font suite à mon billet.

Je constate d'abord que ma prise de position n'est pas isolée[2] et que beaucoup de contributeurs, dont certains disent ne pas spécialement porter madame Taubira dans leur cœur[3], font une lecture de l'article 15 similaire à la mienne. Je ne cache pas que cela me réjouit car, comme je l'ai exprimé à ma façon dans mon billet, la politique de sécurité routière ne souffre généralement pas de discordance et l'expression d'idées divergeant de la doxa est assimilée sans appel à un crime de haute trahison.
Un grand merci donc à Moto Mag pour son article qui propose, malgré son titre un poil provocateur, une analyse objective, hors de toute passion, qui permet en conséquence de poser ce débat et à Pascal Wolf, membre éminent de l'AFDM qui, en tant que tel, sait de quoi il parle en matière de formation à la conduite, dont les explications apportent, elles aussi, un éclairage précieux.
Cela n'a rien de surprenant. Le Mouvement FFMC a toujours défendu les positions qu'il croyait justes même lorsque celles-ci étaient à contre-courant de l'opinion dominante. Je précise quand même, au cas où tu serais tenté d'en tirer des conclusions hâtives, que la FFMC ne s'est pas exprimée sur ce sujet, à ma connaissance, et que, en ce qui me concerne, les propos que je tiens ici ne l'engagent ni de près ni de loin car je n'ai aucune légitimité à parler pour elle. Débrouille-toi avec ça.

Les commentaires que je cite ci-dessous proviennent donc de mon blogue et du billet évoqué plus haut.

Dudule me dit donc (en 3) :

  • ...mais bien sûr...on a qu'a légaliser le shit aussi !
    • Pourquoi pas ? Certains pays l'ont fait et je ne sache pas qu'ils soient plus cons que nous ! D'autres commentaires parlent du viol ou d'autres crimes. Mais on est hors sujet là. Il faut arrêter de tout mélanger à tout propos.
  • ... les peines encourrues n'ont disuadeés personne ? non, mais va les voir au tribunal quand on leur annonce les sanctions, les tronches sont bizarres tout à coup...
    • Oui, je maintiens que les peines encourues n'ont pas dissuadé ceux qui s'y sont risqués... puisqu'ils l'ont fait ! Ce que tu soulignes d'ailleurs : ils ont joué, ils ont perdu.
  • ...et une auto conduite sans permis, c'est comme confier un missile à a un abruti.
    • Ça, c'est une spéculation. Ne pas avoir passé le permis ne signifie pas obligatoirement qu'on ne sache pas conduire, de même que, à l'inverse, il y a bien des titulaires du carton rose qui semblent avoir oublié leurs leçons de conduite et le Code.$$.
  • ... Combien de mort avec un type qui a roulé sans permis ? je ne sais pas, mais même 1, c'est déjà de trop !
    • Ok. Un mort, c'est toujours trop. Pourtant, que fait-on pour lutter contre les accidents domestiques dont les victimes sont environ trois fois plus nombreuses et sont essentiellement des enfants ? Et contre les suicides qui, sauf erreur de ma part, sont la troisième cause de décès en France bien avant les accidents de la route ? Comme l'indique 500mkm (en 11), les défauts de permis représenteraient 0,3 % des accidents mortels, ce qui signifie, si je sais compter, que 99,7 % des accidents mortels sont dus à des gens dont le permis est valide. De plus, les contrevenants qui se sont fait prendre auraient été environ 79000 en 2009, toujours selon 500mkm. Voilà qui relativise aussi du même coup la prétendue masse de ceux qui s'affranchissent du permis pour rouler si on rapporte ce nombre au nombre total de contraventions de toutes sortes dressées par les forces de l'ordre[4] dans des conditions identiques[5].
  • ...si un jour ca touche quelqu'un de ta famille, tu changeras surment d'idée, moi, c'est mon cas !
    • Ça, c'est de l'argument. Il me rappelle la triste époque d'avant l'abolition de la peine de mort (et même encore aujourd'hui, hélas !). Tu ne peux pas imaginer le nombre de gens qui auraient voulu que ma fille, si mignonne et si gentille, soit enlevée, sauvagement violée et si possible assassinée de la façon la plus horrible pour faire bon compte, tout ça rien que pour me persuader que j'avais tort d'être favorable à l'abolition. Je ne répondrai pas à cela. Et puis, laisse ma fille tranquille, ça devient lassant ce cinéma.
  • ... donc oui, cette loi est à dégager, j'en ai marre de voir des mecs enfreindre les règles s'en sortir les cuisses propres avec Taubira.
    • Voilà qui est intéressant comme argument. J'y reviendrai.

Ensuite, il y a Fred, en 9 :

  • moi aussi y'a quelque chose qui me turlupine : si on doit passer un permis (cout moyen 1500 euros), et qu'on ne risque que 500 euros à conduire sans, qui sera assez débile pour aller le passer? 1500 euros avec certitude d'un coté, 500 euros hypothétique (et de plus en plus hypothétique, avec le remplacement des flics par de machines) de l'autre. 1500 euros qu'on risque de perdre à force de sanctions mineures, contre 500 euros qu'on ne dépense pas, et qui sont tout bénef tant qu'on ne se fait pas choper. C'est un peu comme si on payait 15 euros le stationnement, et 5 euros l'amende en cas de non paiement du stationnement...
    • Moi, ce qui me turlupine, Fred, c'est qu'un gars comme toi, que je connais pour avoir travaillé avec lui au sein du BN et d'ERJ, puisse tenir un raisonnement aussi simpliste alors que, en tant que militant FFMC, tu as œuvré pour apporter des réponses, peut-être partielles mais des réponses tout de même, à cette question. Ça s'appelle notamment l'éducation. Car même si ce n'est pas la panacée[6], il n'empêche que c'est l'éducation qui fait que, en grande partie, nos concitoyens essaient de respecter les lois même quand ils les trouvent stupides. Si, si, ça arrive ! Et franchement, peux-tu croire une seule seconde que quiconque penserait pouvoir passer à travers les mailles du filet, même très larges, pendant très longtemps, aussi prudent et malin soit-il, ne finirait pas par se faire prendre tôt ou tard ? Et là, si la première fois c'est 500 € "seulement"[7], la moindre récidive risque d'être beaucoup plus douloureuse car, à la différence d’aujourd’hui, il saura à quoi s'attendre. Une paille, bien sûr ! Et je ne parle pas de l'éventualité d'être victime d'un accident, même bénin, même sans aucune responsabilité[8] qui immanquablement révèlerait le pot aux roses.

Enfin, nous avons 500mkm ou Olivier sur Facebook, en 11, qui commence très fort :

  • Le ton est étrange, le début est plus qu'équivoque. En gros être contre cette loi fait de tout opposant un gros con, raciste et misogyne...et on, l'apprend plus loin, anti-jeune "portant leur casquette à l'envers, adeptes du rap, du hip-hop ou du raï, amateurs de grosses berlines survitaminées de préférence allemandes"... Sauf que c'est faux, hors sujet et pas très fin comme méthode. Ça ne peut pas court-circuiter le débat de fond.
    • Sans vouloir paraître péremptoire, mon cher Olivier, ce qui n'est pas très fin selon moi, c'est que tu fasses du troisième item de mon introduction le pilier central sur lequel reposerait totalement ma critique. C'est un procédé facile, réducteur et pour tout dire, abusif, puisqu'il te permet d'écarter tout le reste et donc d'avoir raison quoi qu'il arrive. Cela étant, je regrette de te faire remarquer que cette engeance est très florissante sur les réseaux dits sociaux et qu'elle s'en donne à chœur-joie, en particulier lorsqu'il s'agit de Christiane Taubira.
  • ... Globalement on oublie que ces conducteurs sans permis sont extrêmement rarement de pauvres bons conducteurs qui ont perdu leur permis à cause de petites infractions parce que le système des points est mal conçu...
    • Te paraîtrais-je péremptoire si je me risquais à te suggérer que tu es ici hors sujet ? Il n'est question dans l'article 15 que de personnes n'ayant pas (encore) obtenu le permis de conduire pour quelque raison que ce soit. Mais peut-être t'es-tu endormi en sursaut au cours de sa lecture. C'est ballot !
  • ... Quand à dire qu'une amende sévère assortie d'une possible peine de prison n'est pas plus dissuasive qu'une amende de 500 euros c'est juste surréaliste. Ou alors on a résolu tout le problème de la délinquance, on a plus qu'à donner des petites contraventions de 5ème classe pour tous les délits... Puisque c'est aussi dissuasif... Ce n'est pas parce que trop de personnes commettent un délit ou que parmi eux certains le commettront quelle que soit la punition qu'il faut systématiquement dépénaliser...
    • Je te renvoie à la réponse que j'ai faite à Dulule, plus haut. Et j'objecte que là, toi aussi, tu mélanges tout. Je te comprends, d'ailleurs : il est plus simple de recourir à des amalgames fumeux que d'argumenter sur un thème spécifique pour lequel les faits réellement tangibles sont si minimes.
  • ... L'autre problème c'est que la qu'une fois de plus on va automatiser une sanction. La case tribunal c'est malgré tout un reste d'intervention humaine. On pousse la logique de l'automatisation... Remettons de l'humain en remettant des gendarmes et policiers en nombre suffisant sur les routes. Une présence dissuasive, la possibilité d'un traitement humain des petites infractions et une chance de clémence mais aussi la possibilité d'agir sur les comportements dangereux qui ne sont pas ou peu sanctionnés faute de présence pour les constater... Autre sujet
    • Là encore, je ne suis pas tout à fait d'accord avec toi. Si tu avais lu l'article 15, tu saurais que le constat sera dressé par un agent, donc un être humain[9], qui décidera si oui ou non il appuie sur la touche "envoi". Ce n'est pas réellement du même tonneau que le contrôle-sanction automatisé dont les êtres humains sont quasiment absents d'un bout à l'autre de la chaîne. C'est d'ailleurs l'un des principaux arguments de la FFMC pour dénoncer le CSA. Tu le sais puisque tu t'en dis adhérent. Néanmoins, sur ce sujet précisément et toutes choses égales par ailleurs - c'est à dire, dans le contexte sur lequel on peut s'accorder sur le manque de présence humaine au bord des routes et de faible implication des contrevenants dans les nuisances recensées - je pense que la sanction immédiate aura un effet bien plus "éducatif", en l'occurrence, que la situation actuelle où cette sanction n'intervient que longtemps après le constat de l'infraction, alors même que la plupart des contrevenants pourraient s'être remis en conformité avec la loi. D'ailleurs, sans préjuger des motifs des peines relativement clémentes infligées par les juges aujourd'hui, on peut penser que cette raison n'y est pas totalement étrangère.

Je vais arrêter là pour ces réponses "personnalisées" et je te renvoie, ami lecteur, à la page Facebook de MotoMag où tu pourras constater que les contributions de nos contradicteurs tournent toujours, peu ou prou, autour des mêmes arguments.

Nonobstant certains commentaires haineux à l'égard de la ministre, que j'écarte car sans intérêt ici et indignes de notre pays, je retiens surtout de toutes ces contributions le sentiment que, dans le fond, ce qui importe apparemment le plus dans cette histoire, c'est moins qu'il puisse se trouver des gens qui enfreignent la loi que l'éventualité qu'ils puissent ne pas en subir les foudres. Relis bien ce que disent Dudule, Fred et Olivier (et bien d'autres sur fessebouc).

Je pense qu'il y a là une hypocrisie fondamentale, excuse-moi de le dire sans ambages.

En effet, nous commettons tous des infractions, volontairement ou non, objectivement bénignes ou non. Qu'elles soient commises en connaissance de cause ou à notre insu, nous sommes généralement très satisfaits de ne pas avoir été pris et cela d'autant plus quand elles n'ont eu aucune conséquence, que nous n'avons nuit à personne. Or, c'est bien là le sens de la loi : s'il existe une obligation ou une interdiction, quoi que nous puissions penser de celle-ci, c'est que le législateur a estimé son non respect potentiellement nuisible à nos concitoyens, aussi peu que ce soit. Du reste, le premier argument qu'on invoque pour amadouer le pandore, lorsqu'on se fait pincer, c'est justement qu'on n'a causé de tort à personne ou pas tellement si on regarde bien... Tu suis ?

Un exemple ? "Griller" un feu est potentiellement dangereux, tu es d'accord ? Ça ne veut pas dire que, paf ! tu vas obligatoirement avoir un accident rien que parce que tu as grillé le feu mais que le risque d'en avoir un est très très loin d'être nul. Ça veut dire aussi que cet accident, si par manque de chance il survient, sera d'autant plus grave que ta victime n'aura pas anticipé l'éventualité de te rencontrer car se sentant en confiance et dans son bon droit.
Donc, si tu te fais prendre sans avoir causé d'accident, c'est 6 points et je ne sais plus quelle amende mais du genre salée. Évidemment, ce n'est plus la même musique si tu provoques un accident.
Mais, que cela soit volontaire ou dû à la distraction d'un instant, si cela n'engendre aucune conséquence néfaste et que la maréchaussée était absente du théâtre de ton forfait, tu seras tout heureux d'avoir échappé au mur des fusillés, ne me fais pas croire le contraire. Et ne me dis surtout pas que tu vas t'empresser de t'arrêter au premier commissariat venu pour te dénoncer. Pas vu, pas pris !

Et dans le fond, oui, ce n'est finalement pas si grave puisque cela aura été sans conséquence. Ça le deviendrait si tu en faisais une habitude car la probabilité pour que ça se termine mal va logiquement augmenter avec la fréquence. Or, on sait bien que sanctionner toutes les infractions est impossible car, pour les constater toutes, il faudrait mettre un policier derrière chacun de nous. Es-tu prêt à vivre ainsi[10] ? Moi pas car je crois que ça n'apporte rien de plus à l'efficacité des lois. Je crois aussi que la menace de la sanction et la crainte d'être pris[11], à défaut d'une rectitude morale infaillible, ont un effet dissuasif au moins aussi efficace que la sanction elle-même.

Pour finir, je veux dire aussi qu'il y a deux aspects, totalement absents de ce débat, qui ont pourtant une grande importance, me semble-t-il. Je veux parler, d'une part, de la façon dont l'obtention ou non du permis de conduire est présentée comme un critère déterminant de la vie sociale et de l'accès à un emploi. Peut-être faudrait-il désacraliser ce permis de conduire comme vecteur indispensable à la réussite dans ces deux domaines (et certainement dans d'autres). Il faudrait rappeler qu'on peut très bien vivre et travailler sans le posséder, et pas seulement dans les grandes villes. Il faudrait aussi rappeler que, si vraiment on a besoin d'un véhicule, il en existe qui se conduisent sans permis et peut-être aussi en changer l'image en cessant de ridiculiser ceux qui s'en servent. Tu saisis l'idée de base, là ?
Car, d'autre part, à une époque où une partie extrêmement importante de nos concitoyens est victime de la crise que traverse le pays et en est réduite à vivre d'expédients et au système D pour tenter de s'en sortir, il me semble assez évident que cette sacralisation du permis de conduire ne peut pas être sans influence sur les choix de ceux qui se battent et qui souffrent. Ceci pour dire que, quel que soit le bien fondé que l'on trouve à la répression, celle-ci ne sera toujours qu'une cautère sur une jambe de bois tant qu'il y aura des laissés pour compte. Je sais que ça va en faire hurler quelques-uns mais c'est ainsi. Malheureusement, je n'ai pas le sentiment que leurs effectifs puissent diminuer dans un avenir proche, quoi qu'en disent nos gouvernants et ceux qui veulent prendre leur place.
Et même si, comme moi, tu as encore foi dans l'éducation comme facteur d'émancipation des êtres humains et comme élément central de la vie en société, et à supposer qu'il y ait une véritable volonté politique pour cela, ce qui ne saute pas aux yeux, tu en conviendras, je pense que rien ne peut être possible, qu'aucune justice ne pourra jamais compenser le préjudice d'aucune victime sans justice sociale et sans solidarité.

Voilà. Merci de m'avoir lu jusqu'ici.

Notes

[1] Et même si tu ne le permets pas, je suis ici chez moi sur mon blogue, nanmého !

[2] Ce que je n'avais pas la prétention de croire. Mais je n'avais pas lu grand chose allant dans mon sens jusque-là, raison pour laquelle j'avais écrit ce premier billet.

[3] Moi-même, j'ai souvent un peu de mal avec ce gouvernement mais ce n'est pas le sujet ici.

[4] Que j'ignore car je n'ai pas fait la recherche mais qui sont à vue de nez, selon mes souvenirs, plusieurs centaines de milliers.

[5] Et souvent à l'origine du constat de défaut de permis.

[6] J'en vois qui rigolent, là-bas derrière !

[7] Comme si c'était une somme dérisoire dans un pays où le salaire médian est de 1675 € et le salaire moyen de 2154 € (Source "Rapport sur les inégalités en France 2015").

[8] C'est aussi un travers fréquent chez les bonnes âmes du tout répressif : le coupable est toujours celui qui serait en défaut alors que rien ne prouve que dans un accident impliquant un "défaut de permis", celui-ci en soit systématiquement responsable. C'est une affabulation qui sert évidemment d'argument massue, certes, mais foncièrement fallacieux.

[9] On n'en est pas encore rendu à Judge Dredd même si on commence à percevoir que ce ne sera plus une fiction dans un avenir relativement proche. Le pied pour la Grande Prêtresse Perrichon.

[10] Je te l'accorde, ça vient et pas si doucement que ça !

[11] J'ai lu un contributeur qui affirme faire 50000 km/an et n'avoir jamais vu autre chose que des radars depuis de nombreuses années. Je pense qu'il a vraiment beaucoup beaucoup de chance car je fais personnellement pas loin de 25000 km/an et je peux affirmer avoir été contrôlé au moins une fois par an en moyenne sur les 10 dernières années, à divers titres (alcoolémie, papiers ou état du véhicule, identité, etc.).