Voilà un livre dont l'action se situe dans l'Afrique-du-Sud d'aujourd'hui mais renvoie à l'époque de l'apartheid, à la lutte de libération de l'ANC et de ses alliés, aux compromissions et aux trahisons qui semblent inévitables dans ce genre de contextes. C'est l'histoire d'un homme tranquille, un géant Noir, un Xhosa, imperturbable conducteur d'une lymphatique Honda 200 cm3 Benly, que son passé sanguinaire va rattraper et qui va abandonner femme et enfant par amitié et fidélité à d'anciens compagnons de lutte.

Il aura fallu un simple coup de fil pour que sa vie bascule inexorablement, que le passé revienne à la surface et que les vieux réflexes réinvestissent son corps vieillissant. Le voici à nouveau Umzingeli, le chasseur. Le voilà jeté sur les routes de son pays, pour une ultime mission, dans un jeu de dupes dont il ignore tout et dans lequel il n'est qu'un pion improbable et inattendu. Inattendu, en tout cas, par ceux qui se lancent à sa poursuite et qui, peu à peu, découvrent l'homme auquel ils ont affaire. On assiste à leur lente prise de conscience, au doute qui s'installe au fur et à mesure qu'ils perdent de leur superbe et leurs arrogantes certitudes. Il ne fallait pas réveiller Umzingeli.

L'autre héros de ce thriller palpitant est le véhicule qu'il s'est choisi pour traverser l'Afrique-du-Sud. On imagine qu'il aurait pu partir en gros 4x4 fumant mais il n'en fait rien. Cet homme est la délicatesse même, il a une classe innée et un goût infaillible. Il choisit une BMW R1150 GS, « empruntée » dans la concession où il travaille comme factotum. Selon Moto Magazine, la prise en main du super-trail est facile. Selon Deon Meyer aussi. Son géant Xhosa va nous la jouer baroudeur des grands chemins avec une aisance prodigieuse et un peu surprenante mais on va aimer finalement qu'il se soit lancé dans l'aventure à moto. Et on ne sera pas les seuls : de fil en aiguille, tandis que le projet initial foire gentiment, l'ex-tueur à gages de l'ANC et du KGB va devenir un héros en mission dont les aventures sont relatées dans la presse comme dans un feuilleton. Il n'en fallait pas plus pour que la « communauté motarde » s'en mêle, au nom de la solidarité, bien sûr. Ce qui n'empêchera pas les « bikers » et les « béhèmistes » de se fritter pour savoir lesquels sont les plus solidaires, évidemment. Disons donc que l'entrée en scène des motards sud-africains – qui ne sont pas dépeints sous leur jour le plus flatteur, à vrai dire – est à peine indispensable et devient tout juste par la suite un élément un peu cocasse en raison de la confusion qu'ils provoquent.

Mais le récit est prenant, bien découpé, à la manière des films d'action américains, en une succession de scènes parfois brèves par lesquelles on suit les différents protagonistes, avec pour toile de fond la chasse à l'homme à la moto. Il n'y a pratiquement pas de temps mort même si toutes les scènes n'ont ni le même rythme ni la même intensité. Le suspense monte peu à peu, en un long crescendo qui emporte le lecteur vers la révélation finale, tandis que se brouillent les masques en même temps que les pistes.

Finalement, il y a assez peu de sang et de morts violentes. Car l'homme au passé sanguinaire dont ses poursuivants apprennent à redouter l'imprévisibilité, le chasseur chassé, est aussi un homme désabusé. Lui, le descendant des anciens princes xhosas, le guerrier qui voulait lutter noblement pour la liberté de son peuple, n'a été finalement qu'un assassin rémunéré, un pion dans une guerre sale, abandonné et oublié par ceux de ses anciens compagnons de lutte qui sont parvenus au pouvoir dans l'ombre de Mandela.

"Tu sais ce qu'est la vie ? Un lent processus de désillusion. Elle te libère de tes illusions sur les autres..."

Cette longue traque à travers le veld sud-africain est donc aussi un chemin de rédemption pour l'ancien tueur à gage pourchassé. Tandis que, tel un chien fou dans un jeu de quille, il anéantit sans le savoir le bel échafaudage de pièges et de traquenards dressé pour faire tomber d'autres têtes que la sienne, c'est de toute sa vie de tueur qu'il dresse, lui, le bilan. Et la R1150 GS devient un peu la métaphore de la renaissance à laquelle il aspire. Par son agilité et sa disponibilité, cette moto le tire de nombreux faux-pas, comme du cloaque sanguinolent de son passé, pour le porter vers des routes plus sereines, la lumière et le véritable oubli. C'est pour un petit garçon de 6 ans que brillera désormais cette lumière sous la protection du géant xhosa, le guerrier meurtri, fatigué mais apaisé. La dernière scène du livre, en même temps qu'elle annonce cette vie nouvelle, semble aussi tirer le rideau en nous disant : « Oubliez-le maintenant ! »

Ainsi soit-il !

Si donc cet été, au détour d'une étape ou d'un long après-midi de farniente ensoleillé, il vous prend l'envie de lire un excellent polar, n'hésitez pas à vous procurer « l'âme du chasseur » ou un autre titre de Deon Meyer, aux Editions du Seuil (ou Points Policier). Car s'ils sont tous aussi bien écrits que celui-ci, il y a peu de risque de faire un mauvais choix.

Et puis, n'oubliez pas ce message que semble nous adresser Deon Meyer à nous, motards : Les motos BMW sont comme l'âme des guerriers africains, nobles et indestructibles !

Bonne route et bonne lecture.

Et merci à Jean-Louis de la FFMC 84 pour cette découverte

L'âme du chasseur
(Deon Meyer – Éditions Points Policier)