Je relisais ce billet de mon petit (quoique) camarade Fred narrant, avec le talent qu'on lui connaît, son dilemme pour choisir entre la carte papier et le GPS. On y trouve aussi une fort belle contribution de ce cher Komar, poétique et sensuelle à souhait dans son évocation des multiples et insoupçonnés plaisirs procurés par une carte routière savamment manipulée. On pourrait penser, à la lecture de ce texte et des commentaires qui l'accompagnent, à une réédition des fameuses batailles entre les anciens et les modernes qui m'ont tant ravi au temps désormais lointain où de méritants professeurs tentaient d'ouvrir mon esprit aux beautés de la littérature. Peut-être. Il est sans doute normal de se poser la question de mesurer les avantages comparés de l'une ou l'autre méthode.

Je mentirais effrontément si je prétendais ne pas aimer les cartes. J'en conserve beaucoup, parfois d'assez vieilles, dans un meuble réservé à cet usage dans mon petit bureau. Comme il m'est souvent reproché de trop garder, il m'est arrivé d'en jeter qui étaient usées jusqu'à la quasi-décomposition. Mais finalement, on ne se refait pas, j'aime bien ouvrir une vieille carte et regarder comment le pays qu'elle renferme a évolué.

Je rejoins Komar : la carte c'est le premier jalon vers le voyage que l'on projette. Je crois qu'un voyage commence par le rêve que génèrent la lecture de la carte et les images que nous renvoient les signes topographiques qui y sont imprimés. Loin de tarir le plaisir de la découverte sur site, elle l'amorce en préparant notre esprit, en lui énumérant la liste des sites remarquables qu'il faudrait prendre le temps d'aller voir. Elle offre une vue d'ensemble de la région traversée et de ses trésors. Toutefois, il y a une chose que ne rendront jamais exactement une carte ni un GPS, c'est la petitesse de notre condition humaine face à la majesté de la nature. Rouler en bordure de la Combe Laval ou sur la Grande Corniche entre Nice et Menton ou arriver au col du Tourmalet, par exemple, procure d'intenses émotions auxquelles ne préparent pas vraiment nos aides. Restent tout de même le toucher de la matière, son bruit quand on la manipule et l'odeur de l'encre. Comme pour un livre, en fait, un vrai livre.

Je prépare toujours mes voyages avec des cartes. Ça prend du temps car il y a mille destinations annexes ou essentielles qui sont autant de points de passage obligés que l'on souhaite intégrer à l'itinéraire. Il faut choisir. Cette route plutôt que celle-là ? Ce village et sa chapelle plutôt que celui-ci et son château ? Pourquoi pas ?

Puis, je programme... mon GPS.

Pour moi, les deux sont complémentaires. Le GPS me guidera en envoyant ses instructions dans le casque et je les suivrai. Aveuglément ? Assurément pas car il y aura ici une bifurcation vers un étang qui promet un coin pique-nique ombragé au prix d'un détour de quelques kilomètres ou là juste un toponyme évoquant une histoire particulière vers laquelle la curiosité nous enjoint de naviguer tandis que le GPS s'obstine à nous ramener au tracé originel. Et c'est aussi un plaisir que d'enfreindre ce que l'on a prévu.

D'autre fois, c'est lui, le machin électronique bête et méchant qui, à cause justement de sa logique apparemment froide et sans fantaisie, nous fait passer par une route qu'on n'avait pas prévu d'emprunter et qui se révèle être une merveille. Parfois même, c'est la combinaison d'une erreur que l'on commet et de la logique informatique du machin qui nous amène dans des endroits par lesquels, sans cela, on n'aurait jamais eu l'idée de passer. A tort.

Bien sûr, rien n'est jamais parfais. Il arrive que malgré les mises à jour, la cartographie du GPS soit erronée, de même que notre carte papier pourtant neuve. Alors, il reste l'improvisation et les notions d'orientation apprises voilà longtemps, elles aussi, malgré le fait qu'une carte au 1/150000ème n'est pas une carte topographique très précise. Et puis, à moins de voyager en Mongolie, c'est bien le diable si on ne trouvera pas un hameau où se renseigner. Il est pourtant vrai que dans certains coins des Cévennes, on arrive à regretter de ne pas avoir emporté, en plus, des fusées de détresses et un téléphone satellitaire...

Même pour mes besoins professionnels, je combine carte et GPS. Et même téléphone car il s'avère fréquemment que Google ou OVI sachent localiser précisément une adresse dont mon GPS ignore toujours l'existence. J'ai aussi pris l'habitude de demander à mes clients les coordonnées GPS de leurs chantiers perdus en pleine nature, ce qui reste le plus sûr moyen d'y parvenir quand on n'a pas la semaine devant soi. La combinaison de tous ces outils (et j'y inclus la langue, les mains et l'écriture) permet de se sortir de toutes les situations, tout au moins en France. Je pense qu'il doit en être de même dans bon nombre de pays sans qu'il soit nécessaire de transformer son top-case en réplique miniature de l'IGN.

Et de fait, ce sont des outils. On peut leur associer toutes les vertus et tous les défauts, ils ne seront jamais que ce que nous voulons qu'ils soient. Pour moi, ils sont les précieux auxiliaires de mes rêves et des découvertes que je vais chaque fois. Sachant que les plus précieuses de toutes sont les rencontres humaines, qu'elles soient dues au hasard des choix sur la carte ou à l'obstination d'un GPS. Au bout du compte, ce qui restera, c'est l'humain et tous ces gens que l'on a croisés.

Je reconnais malgré tout que, une fois rentré chez moi, quand il ne reste plus que le souvenir encore chaud du voyage, je garde encore un peu mes cartes à portée de mains. Et je les déplie encore quelques fois pour faire surgir les images en 3D des sites traversés et même de ceux qu'on a dû écarter mais que je peux imaginer. Et commencer ainsi le rêve d'un nouveau voyage.