Après bientôt un an de silence, le Fredeblog sort de sa léthargie. Une combinaison de chamboulements personnels, professionnels et associatifs, ainsi que des déceptions parfois amères, à la hauteur de l’investissement après presque dix ans d’énorme implication quotidienne, ont conduit à une prise de distance avec tout ce qui touche à la moto (à part ma bécane elle-même, évidemment, et un peu des actions de mon antenne locale FFMC, notamment ERJ). Si je reprends le clavier aujourd’hui, c’est pour ne pas laisser la réflexion tourner à la bouderie ; pour ne pas me couper d’un sujet qui me passionne et d’un Mouvement qui, malgré sa complexité, ses contradictions, son hypocrisie parfois, reste très attachant et intéressant ; et surtout pour ne pas perdre le contact avec l’énorme réseau de motards que j’ai tissé au cours des années, que ce soit dans ma ville ou à travers toute l’Europe, et qui pour quelques Tartuffe compte quand même un paquet de mecs et de nanas vraiment super.

L’élément déclencheur de ce début de retour, qui murissait depuis un moment déjà, est une nouvelle expérience qui manquait encore à ma carrière de motard : le gadin.

Et oui, en 15 ans de pratique et pas mal de dizaines de milliers de kilomètres sur plusieurs continents et des machines très variées, de l’autoroute à la piste infâme en passant par le Périph’ parisien, je n’avais jamais fait pire que coucher la moto dans le sable ou me faire cogner par une voiture sans chuter pour autant. J’étais d’ailleurs a priori le seul motard de ma connaissance dans ce cas… et je commençais à penser qu’en restant prudent ça pourrait tenir jusqu’à la retraite motarde. Faux. Bon on ne s’emballe pas, ce n’était qu’une chute sans gravité ; s’il n’y avait pas eu le choix j’aurais peut-être même pu repartir en roulant, mais j’ai un peu abîmé la bécane et, plus grave, la passagère – même si la victime la plus meurtrie reste ma dignité.

La journée avait déjà commencé par une erreur grossière que je n’aurais jamais cru faire. Arrivé un peu en retard au point de rendez-vous, je croise le groupe avec qui on allait rouler qui venait sur la file en face. Je m’arrête sur le côté pour faire demi-tour et prendre la suite, en regardant consciencieusement derrière, personne. Mais au lieu de tourner immédiatement, j’ai reconnu une moto, content de voir ce copain en particulier, et ensuite seulement j’ai démarré. Une demi-seconde d’écart ? Quelques degrés de champ de vision ? C’était suffisant pour qu’une voiture arrive et que je manque lui couper la route. Un coup de klaxon pas content, rien de pire, mais un rappel : j’ai beau connaître particulièrement bien les enjeux, les causes, les chiffres, les paramètres de la sécurité routière, surtout moto, je ne suis pas à l’abri des erreurs les plus basiques.

Une pleine matinée de roulage enchaîne sur les routes magnifiques du Vaucluse et de la Drôme, beau temps, chouette roadbook, excellente moto, une bande de potes, et le plaisir longtemps mis de côté (pour cause de maternité) d’avoir mon épouse sur la selle arrière, que demander de plus ? Nous roulons « en tiroir » de telle façon que chacun enroule à son rythme, sans pression, avec une rotation aux carrefours pour indiquer la direction aux autres, ce qui fait que je double régulièrement la plupart des membres du groupe. Sauf à plusieurs reprises quand la route devient trop sinueuse pour le faire en sécurité. D’où mon erreur après quelques heures : je me suis stupidement laissé gagner par l’envie de rouler quand même à mon propre rythme, lassé de prendre les freins en déphasage avec mes besoins, et j’ai doublé avec moins de marge de manœuvre que la normale. Et quand je dis « moins », c’est trop peu ! J’avais cru voir la route continuer en face après un petit creux, en fait elle fait un crochet autour d’un champ et la courbe se referme… Ça ne passera pas, d’autant que – autre erreur pourtant parfaitement connue et maintes fois expliquée – mon regard reste fixé sur le gravier et l’herbe du rebord qui se rapproche au lieu de chercher un point de fuite. Tant qu’à faire, je redresse et plante les freins, bras verrouillés. A posteriori, bien que ça semble impossible, je crois avoir tant serré que j’ai arraché le levier de frein à la main, puisqu’il est cassé au niveau de la molette de réglage sans que la moto ait touché à droite ni que rien d’autre n’ait pris de ce côté. Malgré l’ABS, j’ai laissé une petite trace de gomme sur le bitume. Toujours est-il que la bécane est presque arrêtée quand elle atteint l’herbe pentue, mais pas complètement, et qu’elle saute le talus sur son reste d’élan.

A partir de là… difficile de dire exactement ce qui se passe. La sensation de ne plus avoir de sol sous les roues, puis plus de moto sous soi non plus tout en continuant le vol plané, et j’ouvre les yeux allongé dans l’herbe. Je vous passe l’instant de panique en arrachant mon casque sans même le détacher (c’est d’ailleurs là que je me suis fait le plus mal !) pour voir comment va ma femme – rien de très grave, heureusement : un bel hématome à la hanche, quelques griffures superficielles, un genou bien tapé, et des courbatures à venir. Pour ma part, une griffure et un bleu au genou, des courbatures aux épaules et c’est tout. A part l’amour-propre. Même l’équipement n’a rien, sauf une de mes bottes (il va sans dire que nous étions entièrement protégés). Côté moto, on verra les détails de l’expertise, mais en gros ce qui a pris est tout ce qui dépasse à gauche : cligno, rétro, levier, valise, sélecteur, un peu la tête de fourche. Et top-case ! Cette bonne vieille boîte que je traîne depuis ma première 125, snif… A priori rien à la mécanique, j’espère que ce sera confirmé. Les copains ont aidé à démêler la moto du grillage à brebis qui l’a arrêtée ; peut-être que sans cette barrière, j’aurais pu continuer dans le champ jusqu’à l’arrêt vertical ? Difficile à dire. L’assistance de la Mutuelle des Motards est intervenue rapidement et efficacement, on verra maintenant la suite. Retour sur les conditions de l’accident lui-même : ce qui est particulièrement frustrant c’est que j’ai passé des années à démontrer aux autorités à tous les niveaux que la majorité des accidents de deux-roues est liée à des inattentions d’automobilistes, à expliquer aux motards que « j’y vois pas = j’y vais pas », etc., pour quand vient mon tour me planter tout seul comme un grand en entrant trop fort dans un virage sous-estimé. Rien à voir avec les limitations de vitesse qui sont sans objet sur petite route, juste une bête erreur de débutant, heureusement sans réelle gravité.

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Comme disent les copains, « les motards sont soit déjà tombés, soit ils tomberont un jour ». Je suis donc enfin passé d’une catégorie à l’autre, au moins d’une façon pas trop violente. C’aurait pu être bien pire, mais ça fait réfléchir. Avec un petit bout de 3 mois qui attend à la maison, on commence à voir les choses différemment. Un grand nombre de motards arrête le deux-roues à l’arrivée des enfants, pour au mieux le reprendre quand ils sont grands et que la retraite arrive. Je n’imagine pas en faire autant, après tout je n’avais même pas de voiture avant de devoir transporter une poussette, mais je comprends mieux cette tendance. En attendant, j’ai hâte que la moto soit réparée, je roule déjà beaucoup moins qu’avant, il ne faudrait pas que l’abstinence dure trop. Louée soit mon épouse, elle partage cette impatience malgré cette mauvaise expérience.

Que celui qui n’a jamais chuté me jette la première tige de sélecteur arrachée. J’ai échoué dans mon ambition d’être LE motard qui ferait toute sa route sans toucher terre. Je vais d’autant plus m’appliquer pour que cette leçon serve et que cette chute soit à la fois la première et la dernière… du moins en ce qui relève de ma propre responsabilité !