Un changement trop brusque, une interdiction trop directe, ça fait des remous. On proteste, on s’indigne, enfin, pas tout le monde, mais assez pour que ça fasse désordre. Du coup deux méthodes sont bien rodées :

  • L’une consiste à proposer des trucs énormes, sachant qu’ils ne seront pas acceptés, mais qui peuvent être magnanimement rejetés pour quelque chose de plus convenable – proportionnellement. En fait, ça reste bien pire que ce qu’on aurait accepté d’emblée, mais ouf, on a échappé à encore bien pire alors bon, ça ne semble plus si grave. Naïfs…
  • L’autre méthode, elle aussi régulièrement mise en œuvre, consiste à avancer par petites touches sous des prétextes difficile contestables individuellement, mais qui s’assemblent petit à petit comme les pièces d’un puzzle menant, à terme, à une autre vision de la société.

Parfois, cela va dans le bon sens dans certains pays : accès à l’information, pressions vers plus de liberté, ouverture d’Internet. Mais souvent, on le constate en ce moment-même en occident en général et en France en particulier, c’est tout le contraire. Restriction de libertés, contrôle toujours plus étroit des populations et des informations… Deux exemples parmi tant d’autres qui se bousculent plus dans les textes de loi que dans les médias qui, comme le public, se laissent prendre aux mauvaises excuses et justifications de surface :



Parmi le fatras de la loi Loppsi2, une disposition permet de bloquer l’accès à certains sites Internet. Bien entendu, aucun rapport avec la liberté de la presse ou le contrôle des associations, c’est uniquement pour couper les sites pédophiles. Big-Brother-Loppsi.jpg Qui va contester ça, au risque de sembler défendre les pédophiles ? Et pourtant, creusons un peu la question. L’une des fondations d’Internet est la neutralité du réseau. Tout filtrage la remet en cause. La solution pour un site illégal (pédopornographie, terrorisme, révisionnisme…) est de s’en prendre à la source, mais je conviens très bien qu’il est utopique d’agir sur un hébergeur pirate en Russie ou en Chine. Mais que signifie bloquer un site sans cela ? C’est que l’état demande aux fournisseurs d’accès (Free, Orange…) d’empêcher leurs clients d’atteindre une adresse spécifique. Efficacité ? Modérée pour le grand public ou le surf au hasard, Zéro pour les réels délinquants. Il existe tellement de façon de contourner cette disposition qu’un blog ne suffit pas à tout décrire. Alors pourquoi faire voter ça ? Pour le comprendre, il faut observer de plus près la loi proposée : la liste de sites interdits est secrète, elle ne dépend pas d’un juge, ne sera soumise à aucun audit. En d’autres termes, inutile d’être particulièrement paranoïaque pour comprendre que c’est la porte grande ouverte à toutes les dérives. En l’absence de toute transparence et du moindre contrôle, l’infrastructure ainsi mise en place permet donc au gouvernement de couper l’accès à un site Internet, quel qu’il soit, d’un claquement de doigts. Et le filtrage peut être subtil : un article précis, une vidéo en particulier… à la seule discrétion du pouvoir. Alors, faut-il renoncer à lutter contre la pédophilie ? Non bien sûr, mais pas en en faisant un prétexte aussi dangereux, pas à ce prix, d’autant que ce sera sans effet pour l’objectif affiché.



Autre exemple, qui concerne plus spécifiquement les usagers de la route, les projets de ZAPA, avec restrictions d’accès à certains centres urbains pour diverses catégories de véhicules. L’objectif prétexte ici est l’environnement et la qualité de l’air. Pareil, comment contester ça, comment protester sans passer pour un affreux pollueur égoïste ?

Mais comme toujours, il faut voir au-delà des apparences, creuser sous la surface. L’impact sur la pollution ? Voyons voir, la pollution directe est surtout liée aux particules fines, qui ne sont pas émises par les deux-roues, pourtant concernés au premier plan, alors qu'ils pèsent très favorablement dans le bilan en fluidifiant et réduisant les déplacements. La pollution indirecte, c’est surtout l’ozone ; issue d’un processus de transformation chimique, elle n’est pas créée sur place, et ne dépend donc en rien d’une restriction locale. Les gens qui conçoivent ces lois le savent pourtant, alors… pourquoi ? La réponse est à chercher dans le dispositif nécessaire à l’application de ces lois. En effet, il serait peu coûteux à mettre en place mais peu rentable d’en confier la vérification à du personnel de police ou municipal : on les retire déjà de toutes les missions prioritaires ! Non, après investissement, la seule solution crédible est le contrôle informatisé. Caméras, analyse des plaques, suivi et archivage des déplacements… En gros, toute l’infrastructure nécessaire à l’instauration d’un péage urbain et au tracking du moindre trajet motorisé. Sans compter le tri social que ça représente : déjà chassées des villes par le prix des loyers, les classes modestes et moyenne s’y verront même refuser l’accès au prétexte qu’elles n’ont pas non plus les moyens d’acheter un véhicule neuf. L’alternative transports en commun ? On voit que ceux qui prétendent tout faire reposer dessus ne s’en servent guère. Entre la saturation des réseaux, les difficultés de fonctionnement, le manque d’adaptation aux transports d’enfants, de personnes âgées ou handicapées, aux charges à transporter personnellement ou professionnellement (qui va rentrer d’Ikea en bus ?), c’est un bon début mais pas une réponse universelle ! Il faudrait commencer par aménager de vastes parkings gratuits près des interconnexions de transports en communs, et baisser significativement le prix de ces derniers (souvent plus chers que le transport individuel, un comble !).



Ces exemples peuvent hélas se multiplier. Seules alternatives : la vigilance, la réflexion, la mobilisation. Ne vous contentez pas des infos des médias traditionnels, sensationnalistes et soumis. Creusez un peu les choses. N’acceptez pas l’inacceptable sous prétexte que c’est emballé dans de bons sentiments – le pire a toujours commencé ainsi. Pour éviter de devoir prochainement agir par petites touches pour revenir à plus de libertés et de respect de l’humain, il faut surtout lutter contre les petites touches qui nous en éloignent insinueusement au quotidien. Agir contre les dérives et la pollution, oui, mais pas à n’importe quel prix, et pas en détournant le véritable but de l’action. L’enjeu, ce n’est pas la coupure d’un site ou l’accès libre à un centre ville, c’est un projet de société dans son ensemble, une vision de la vie en commun, rien moins.