La moto est souvent vue et vécue comme un véritable symbole de liberté dans une société, c’est cyclique, toujours plus avide de contrôle et de rigidité. Mais elle reste profondément ancrée dans cette société, évidement, et cela se ressent à bien des niveaux. Quelques exemples :

Pour standardiser les mesures et des jugements, se mettre à l’abri de toute variation ou subjectivité, les notations et évaluations se déshumanisent, perdant par là même une bonne part de leur raison d’être. Sur le principe, un avis impartial peut sembler le plus juste, en pratique, on arrive à l’effet inverse. Cela rejoint une phrase de Mandela que j’aime beaucoup : « il n’y a rien de plus injuste que traiter de façon identique des choses différentes ». Cela se retrouve dans de nombreux domaines, comme l’Education nationale où les élèves doivent rentrer à tout prix dans les cases strictes de grilles standard d’évaluation, répartis de force en catégories dont on retrouvera la même proportion dans chaque classe, qu’importe sa composition…

Dans les arts martiaux, c’est même élevé au rang de compétition. Ainsi, les katas (succession formelle de mouvements à faire seul, symbolisant un combat contre un ou plusieurs adversaires) étaient au départ un simple outil pédagogique. Permettant de travailler la pureté des mouvements, la précision des gestes et des positions, mais aussi de transmettre les techniques entre écoles, ils n’avaient pas vocation à être une fin en soi. Aujourd’hui cependant, notamment en France mais pas que, on fait des compétitions spécifiquement de katas, des écoles se focalisent dessus, on évalue l’exactitude des enchaînements, le respect d’un rythme, la beauté du geste… Je ne dis pas que ce n’est pas utile, loin s’en faut, mais on est bien loin de l’esprit d’origine : dans un combat c’est l’originalité, l’arythmie, l’efficacité du geste qui compte. L’outil est devenu le but. Exactement comme pour le permis moto, où malgré de relatifs progrès cette année, le parcours d’examen plateau notamment est noté pour lui-même, sur des critères objectifs, qui n’ont pas forcément de lien avec la réalité de la conduite. On peut être très bon en kata et inefficace en combat, comme on peut super bien réussir le plateau sans pour autant savoir s’intégrer dans la circulation - et vice-versa. N’y a-t-il pas là un paradoxe ?

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Autre exemple, très clairement relaté dans le dernier Motomag, la judiciarisation du sport moto, où l’envolée des primes d’assurance, tant pour la fédération sportive que pour les clubs et les individuels, menace tout ce pan du monde moto. A refuser le droit à l’erreur, la prise de risque, l’acceptation consentie du danger, on va pousser les gens à pratiquer dans l’illégalité, sans assurance, hors structures adaptées, totalement l’inverse du but recherché ! Aux USA, grands spécialistes de la course à la plus grosse indemnité pour la plus absurde raison, cela a des conséquences dramatiques. Ainsi, quelques procès retentissants ayant fait exploser leur assurance au-delà de toute mesure, les gynécologues ont purement et simplement disparu de plusieurs Etats. Les femmes doivent maintenant aller consulter jusque dans l’Etat voisin, ce qui peut représenter des centaines de kilomètres. Leur santé et la sécurité des bébés ont-elles réellement fait des progrès ? Le phénomène arrive en France, parlez-en à un chirurgien, même si ses états de service sont exemplaires…

Enfin, la tendance moderniste consistant à prétendre résoudre par la technologie tous les maux de l’humanité ne prend toujours aucun recul sur elle-même. La société Bosch, bien connue dans le monde moto pour ses ABS certes performants, poursuit sur sa lancée avec un tas de nouveaux gadgets et assistances à la conduite surprenants d’efficacité. Des sites et une certaine presse moto s’enthousiasment d’avance pour ces systèmes, qu’à terme les lobbyistes rendront obligatoires (ils ont déjà réussi pour l’ABS). C’est manquer de recul et d’analyse… Là encore je ne critique pas ces systèmes en eux-mêmes, j’en ai maintenant plusieurs sur ma bécane et ne les regrette pas. Mais je garde mes doutes sur l’invasion des motos qui conduisent pour nous, mettent des monstres de puissance et de performance à la portée du premier quidam venu, et permettent de prendre des courbes comme un pilote, d’ouvrir les gaz ou planter les freins comme un bœuf sans conséquence… Un site titrait quelque chose comme « des trajectoires de pro avec les nouvelles technos », c’est absurde ! A moins de passer complètement au pilotage automatique, pas une technologie ne vous donnera une trajectoire adaptée si vous ne savez pas vous placer, pas une non plus ne repoussera les limites des lois physiques, ni ne remplacera le cerveau du conducteur. Or on a un peu trop tendance à le faire croire… Faut-il encore rappeler que les motos ayant proportionnellement le moins d’accidents sont les anciennes et les customs dépourvus de toute technologie (même pas de frein à disque !), et qu’à l’inverse les plus crashées sont les hypersports bardées d’électronique ? Ce n’est pas du passéisme, juste un peu de recul et de considération de la technologie pour ce qu’elle est : une aide de confort, pas une excuse pour repousser les limites qui dispense d’une bonne formation et de bon sens. Alors messieurs les journalistes moto (autres que Motomag), un peu de retenue s’il vous plaît. Comme au début de l’ABS, attendez un peu de voir l’usage qui sera fait de ces supercalculateurs embarqués.

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