« Tolérance zéro », ah la belle expression qui revient sans cesse. Fermeté, conséquence, sanctions ! Ils n’ont que ça à la bouche et au carnet de PV depuis quelques années. Je viens encore de recevoir un avis d’huissiers pour un flash dont je n’avais rien reçu jusqu’à présent. Je n’ai donc pas de recours ni moyen de contester quoi que ce soit, passez directement par la case racket, ne passez pas par la case départ, perdez encore 250 Euros. Le pire c’est que d’après la date, c’était lors de mon déménagement, vous imaginez donc la vitesse faramineuse que je devais atteindre sur ma moto… en suivant le camion chargé de mes meubles ! J’ai dû dépasser la limite d’au moins 3 ou 4 km/h sur l’autoroute, quelle horreur. Avec l’imparable tolérance zéro automatisée, je vais encore me faire piller mon compte en banque qui se maintient déjà de justesse en positif… ça fait plaisir, y’a pas à dire.

J’ai envie d’opposer à cette expression cette autre bien connue : « Charité bien ordonnée commence par soi-même. » Vous imaginez si on appliquait aux élus, même et surtout aux plus hauts placés, la même rigueur ? Si leurs démonstrations publiques d’incompétence crasse (oui je pense à Albanel, Morano, Besson, Dati, Lefebvre, entre beaucoup d’autres), leurs dérapages verbaux (les vrais, pas juste les locutions mal choisies), leurs erreurs grossières, les énormes dépenses inutiles qu’ils engendrent par des décisions foireuses, etc., étaient suivis d’un minimum de conséquence ?

Leurs actions affectent des dizaines de millions d’administrés, vont parfois jusqu’à mettre en péril les fondements même de notre société, et ils peuvent faire les pires conneries, dire les pires âneries, prendre les pires décisions… sans devoir répondre de rien. Tout au plus ils sont remisés dans un poste un peu moins en vue, pour mettre un copain pas mieux à la place. Proportionnellement à mes revenus, je suis lourdement sanctionné pour… rien. Eux continuent leurs carrières et accumulent des retraites et des avantages faramineux sans remise en cause, sans conséquence, sans responsabilité. Comment espérer que les choses s’arrangent ? Comment respecter un milieu politique aussi déconnecté ? Comment se sentir concerné par leurs règles, et surtout comment y voir autre chose que toujours plus de taxes ?

  

J’ai assisté hier à une projection-débat du documentaire « Un Spécialiste », montage d’images d’archives filmées pendant le procès Eichmann en Israël en 1961. Cet homme a été le coordinateur logistique de l’Holocauste, c’est notamment lui qui a organisé avec une telle efficacité méthodique les déportations vers les camps. Sans avoir agi seul bien entendu, il est directement impliqué dans plusieurs millions de morts. Sa principale ligne de défense était qu’il ne faisait qu’obéir aux ordres. Il avait des quotas, des horaires à respecter, il n’était qu’un exécutant d’ordres venus de plus haut, sans pouvoir décisionnaire et il le répète à l’envie, sous toutes les formes, comme un M. Jourdain morbide, au grand agacement des juges d’ailleurs.

On a tendance à comparer ces temps-ci des membres de notre gouvernement à ceux du régime hitlérien. On entend parfois appeler le président « Sarkonazy », Besson comparé à ses traîtres, Hortefeux n’en parlons même pas, on voit la tête de Pétain hissée à leurs côtés… et encore tout récemment les jeunes UMP comparés à la jeunesse allemande d’alors. Tout cela est exagéré, personne ici ne parle de solution finale ou d’extermination, ni même de guerre ouverte, bien heureusement. Cependant je trouve de nombreux détails très troublants, et c’est aussi ce qu’il est ressorti du débat ayant suivi la projection. Car bien que le contexte global et l’objectif final soient différents, les méthodes et l’orientation générale en sont de moins en moins éloignées. Par exemple :


- Stigmatisation d’une communauté désignée comme fauteuse de tous les troubles (étrangers et surtout musulmans à la place des juifs, pour varier)

- Asservissement total de la police, toute réflexion ou initiative étant sacrifiées aux quotas, à la rentabilité, etc.

- Déresponsabilisation de toute la chaîne décisionnaire, le gros leitmotiv d’Eichmann. Aujourd’hui cela va même encore plus loin puisqu’on confie à des machines et des sociétés privées anonymes une bonne part du sale boulot, étouffant d’autant plus toute velléité de contestation.

- Légalisation progressive et officialisation décomplexée de méthodes et de moyens contraires à la constitution et aux droits de l’homme, ce qui permet de justifier les pires exactions sous prétexte que maintenant, c’est la loi.

- Abrutissement servile des masses par un chantage permanent exercé sur leurs ressources (emploi précaire), leur vie privée (surveillance généralisée), leur légitimité (gare aux étrangers !), leur liberté de se déplacer (lutte acharnée et complètement disproportionnée concernant la « sécurité routière », biométrie et scanners intrusifs), etc. etc.

- Presse aux ordres, diffusant dans sa majorité la propagande officielle sans vérification ni recul, relayant complaisamment les orientations et opinions du pouvoir jusque chez les opposants qui ne parlent plus que de ces sujets eux aussi.

- Contrôle accru des associations, avec fichages (Edvige entre autre), guerre juridique (procès abusifs), sanctions dissuasives (« aidants » de sans-papiers, passagers protestataires dans les vols de reconduite), relevé d’empreintes pour des broutilles (génétiques de nos jours)…

- Formatage de la jeunesse préparant une génération suivante encore plus docile, en augmentant sa précarité et sa dépendance, réduisant son instruction, favorisant sa radicalisation dans un sens ou dans l’autre, sachant que ce n’est bon dans aucun cas.

 

On pourrait continuer longtemps comme ça, plus qu’un billet de blog c’est un bouquin entier qu’il faudrait, un de plus, mais je n’ai ni le temps ni surtout les connaissances historiques suffisantes pour m’y atteler. Pour résumer l’essentiel de ce que je veux dire, on parlait hier de l’incompréhensible passivité des peuples tandis que tous les éléments du génocide se mettaient en place, y compris celle des premiers concernés. Certains participants ont apporté de très intéressants points de vue sur la difficulté à résister, le risque de perdre travail, famille, vie… Mais plus on résiste tôt, moins les oppresseurs ont de pouvoir, plus la résistance est possible.

Simple exemple : les pays où la déportation massive a été la plus efficace étaient ceux où l’état civil était le mieux maintenu, le plus complet. Quelle meilleure raison de lutter systématiquement et sans concession contre Edvige, Loppsi, Hadopi, le CSA, la vidéosurveillance généralisée, etc. ? Les gendarmes qui en 1942 ont raflé et livré à la mort des milliers de civils, de femmes et d’enfants, sont-ils si différents de ceux ayant ce matin encore vidé un squat de Bagnolet, sans laisser aux occupants le temps de prendre leurs affaires (ne serait-ce que parce que beaucoup étaient au boulot !), leur ont ensuite confisqué leurs tentes d’urgence et leurs braséros, alors qu’ils vivaient là depuis quinze ans – quelle urgence soudaine ! – et que la région est frappée par une rare vague de froid ? Ceux qui expulsent des jeunes gens vers des pays en guerre, ou tout comme, se comportent-ils mieux qu’Eichmann au début, qui voulait que le train parte à 8H04, qu’il soit chargé de patates, de colis ou de Juifs ? Lui aussi ne faisait qu’obéir aux ordres.

Si ce n'avait été lui, ç'aurait été un autre. Si les CRS évacuant les squats refusaient de le faire, d'autres prendraient leur place. Même à un niveau basique et mesquin, si une société refusait d'installer les radars, une autre prendrait le marché. Certes. Est-ce une raison pour continuer ? A partir de quand la désobéissance civile s’impose-t-elle ? Que faut-il aux gens pour qu’enfin ils se réveillent et refusent ? Qu’un billet de blog qui commence comme un coup de gueule contre un minable racket gouvernemental de plus se finisse sur une comparaison avec l’origine du troisième Reich, une fois de plus et toutes proportions gardées, n’est pas pour me rassurer.

Merci à ceux qui m’ont lu jusqu’ici, et bonne journée quand même…