En ces temps de fêtes et d’enfance, mais aussi de lois diverses et de recherches pour imposer aux motos tout un tas de gadgets et d’assistance électronique, je vous propose une petite adaptation mignonette d’une chanson d’Anne Sylvestre, dont les Fabulettes ont bercé mon enfance – en les faisant écouter à mes nièces aujourd’hui, je réalise qu’elles sont gravées mot à mot dans ma mémoire ! Conte de Noël motard :

Eugène et la moto normale

C’est une petite histoire de rien du tout. Eugène, jeune homme, avait une sœur, un frère et une moto. Sa sœur avait une passion pour tout ce qui était communication. Elle ne lisait que des magazines de technologie, possédait un tas de gadgets tous plus communicants les uns que les autres, et accomplissait des tours véritablement stupéfiants. Quand c’était l’heure d’aller quelque part, elle mettait son GPS et hop ! les routes, les rues, les radars s’affichaient devant ses yeux ; quand elle rentrait de quelque part, l’état du trafic et la météo se montraient tous seuls, bref, elle était parfaitement connectée !

Son frère, lui, n’aimait qu’une chose : la technologie. Tout ce qu’il possédait était savant : son téléphone surfait sur Internet, son véhicule était bardé d’électronique, son freinage était assisté, jusqu’à ses amis qui étaient virtuel via les réseaux sociaux, bref, il était tout à fait tendance.

Eugène, lui, n’avait que sa moto, mais attention, une belle moto, et soignée, toujours bien gonflée, confortable et tout. Sa sœur, la communicante, lui disait parfois : « Mais tu n’as qu’à l’équiper, et ta moto sera branchée ! tu t’assiéras sur la selle, et elle t’emmènera partout, tu auras plein d’infos, même ! tu iras en Amérique, en Chine, à… à Tonnerre, partout ! » Et son frère, le technophile, lui répétait : « Mais équipe-la, ta moto, mets lui un freinage ABS, un anti-patinage, un capteur de distance de sécurité, et tout le monde t’admirera, on t’enviera au feu rouge ! ».

Mais Eugène répondait : « Quoi, ma moto ? Est-ce que j’ai besoin d’une moto communicante, moi ? Est-ce que j’ai besoin d’une moto assistée ? Une moto cabocharde qui va m’emmener ou je ne veux pas aller, une fanfaronne, qui va refuser de freiner quand que je serai sur du gravier, et qui me fera tomber ? Pas question, ma moto est une moto normale, quand je l’enfourche elle attend sagement que je décide, quand je tourne la poignée elle avance, quand je pousse le guidon, elle m’obéit, elle est parfaite, ma moto normale ! » Et Eugène, sagement, obstinément, garda longtemps sa moto normale. Ce qui prouve qu’on peut avoir une technologie comme ci, une assistance comme ça et que… ce qui ne prouve absolument rien après tout, c’est… c’est normal, quoi, comme la moto d’Eugène !

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L’original : Eugène et le vélo normal (Anne Sylvestre)

C’est une petite histoire de rien du tout. Eugène, petit garçon, avait une sœur, un frère et un vélo. Sa sœur avait une passion pour tout ce qui était magique. Elle ne lisait que des contes de fées, possédait un tas de baguettes toutes plus magiques les unes que les autres, et accomplissait des tours véritablement stupéfiants. Quand c’était l’heure de mettre le couvert, elle levait le petit doigt et hop ! les assiettes, les couteaux, les fourchettes se mettaient en place, quand elle rapportait de l’école son livret, les bonnes notes s’y rangeaient toutes seules, bref, elle était parfaitement décourageante ! Son frère, lui, n’aimait qu’une chose : le cirque. Tout ce qu’il possédait était savant : son chat marchait sur les pattes de devant, sa moto sur la roue arrière, son lit était dressé pour se faire tout seul, jusqu’à ses professeurs qui savaient ne pas l’interroger quand il n’avait pas appris ses leçons, bref, il était tout à fait démoralisant. Eugène, lui, n’avait que son vélo, mais attention, un beau vélo, et soigné, toujours bien gonflé, rapide et tout. Sa sœur, la magicienne, lui disait parfois : « Mais tu n’as qu’à le vouloir, et ton vélo sera magique ! tu t’assiéras sur la selle, et il t’emmènera partout, il volera, même ! tu iras en Amérique, en Chine, à … à Tonnerre, partout ! »Et son frère, le dompteur, lui répétait : « Mais dresse-le, ton vélo, apprends lui des tours, fais le sauter sur son guidon, danser sur une roue, et tout le monde t’admirera, on te jettera des sous ! ». Mais Eugène répondait : « Quoi, mon vélo ? Est-ce que j’ai besoin d’un vélo magique, moi ? Est-ce que j’ai besoin d’un vélo savant ? Un vélo cabochard qui va m’emmener ou je ne veux pas aller, un fanfaron, qui va se dresser pendant que je lèverai la main pour me gratter la tête, et qui me fera tomber ? Pas question, mon vélo est un vélo normal, quand je l’enfourche il attend sagement que je décide, quand j’appuie sur les pédales il avance, quand je tourne le guidon, il m’obéit, il est parfait, mon vélo normal ! » Et Eugène, sagement, obstinément, garda longtemps son vélo normal. Ce qui prouve qu’on peut avoir un frère comme ci, une sœur comme ça et que… ce qui ne prouve absolument rien après tout, c’est… c’est normal, quoi, comme le vélo d’Eugène !