On a beau s’accrocher à ce qu’on a, qui fonctionne et rend service, il arrive un moment dans la vie d’un objet ou le besoin d’en changer se fait sentir, et c’est particulièrement vrai en informatique. Tant qu’on reste sur le même usage, la même version des logiciels etc., un PC de dix ans peut continuer à très bien fonctionner, après tout il n’y a virtuellement pas d’usure des composants électroniques. Mais les usages évoluent, et vient un moment où ajouter des disques durs ne suffit plus à tenir la cadence. Bon, soit, on fait un nouvel ordi. Le matériel choisi et assemblé, je veux remettre mon bon vieux Windows XP, qui me satisfait pleinement, est stable, rapide, impec, compatible avec tout… et refuse catégoriquement de s’installer. Et oui, les ordis ont tellement évolué, jusque dans la connectique interne qu’il n’y a plus moyen. Seule alternative, céder à Windows 7 (j’ai bien hésité à mettre un Linux, mais malgré tous ses progrès, ça n’ira pas encore comme système principal, manque des logiciels et drivers). Voilà Seven s’installe facilement… mais il refuse à son tour les périphériques :-/ . Webcam, scanner, imprimante, des trucs qui fonctionnent tous parfaitement depuis 4 à 10 ans sont déclarés incompatibles, et les fabricants ne proposent pas les drivers. Quelle idée ! Qu’un nouveau matériel ne fonctionne pas sur un vieux système, je veux bien, mais le contraire a toujours été possible, la compatibilité ascendante a toujours été une évidence en informatique (idem pour les logiciels, quitte à les émuler : avec le gain de puissance, ça devrait être transparent, pas impossible !).

Seule solution, jeter à la benne des appareils en parfait état et fiables, racheter des machines récentes, avec plein d’options dont on ne se servira jamais, et qui ne dureront que le temps de la garantie ? Pour la plupart des gens, oui. Allez, on jette, on consomme, on fait marcher le business. Mais pour qui a la patience et quelques souvenirs de l’informatique d’antan, ou chaque installation était une course au driver et à la config qui marche bien (avez-vous connu l’époque glorieuse des cartes son compatibles Sound Blaster, des E/S à configurer à la main, des compilations de driver brut à faire soi-même ?), on se dit que quand même, c’est un peu fort de café. Il n’y a en effet AUCUNE raison technique pour laquelle les vieux matériels ne fonctionneraient pas sous un nouveau système, du moins pas quand la connectique est restée la même. Heureusement, en creusant un peu, Internet fournit l’aide, donne LE paramètre, le lien vers un driver compatible sous un autre nom, le petit réglage qui va bien. Figurez-vous qu’il suffit parfois de changer UN SEUL caractère dans une ligne de commande pour gruger le système et que comme par magie, le scanner préhistorique reprenne vie, l’imprimante antique (enfin, elle a 4 ans) crachote sa feuille de test. Et là, franchement, outre un sentiment de gratitude pour les bidouilleurs qui partagent leurs astuces, on éprouve une sorte de rage froide envers les éditeurs de logiciels et les constructeurs de matériels qui se fichent de leurs clients en toute beauté. Sans compter les messages mielleux sur les sites officiels disant qu’ils font tout leur possible pour trouver des solutions de compatibilité, alors que ce sont des choix parfaitement délibérés, en collusion avec les éditeurs qui comme d’hab’ usent et abusent de leurs positions dominantes (et après viennent se plaindre du piratage qu’ils ont eux-mêmes provoqué).

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Cela me fait tracer un parallèle avec un autre domaine où on veut absolument nous forcer à la consommation, promouvoir l’obsolescence, sauver des business au détriment des consommateurs : les véhicules. OK, ce sont des industries importantes, porteuses de milliers d’emplois, on le voit encore ces jours-ci avec Peugeot. Mais la course en avant, droit dans le mur, est-elle une solution ? ZAPA, contrôle technique démultiplié, E10, prime à la casse, disparition des pièces de rechange, tout est fait pour inciter à jeter les vieilles voitures et en acheter des neuves. En ignorant superbement que la moindre pollution en fonctionnement d’une voiture neuve (qui reste toute relative quand en échange on a la clim’, des particules plus fines, 400 kg de plus à déplacer) mettra bien des années, si tant est qu’elle y arrive un jour, à compenser le bilan environnemental et énergétique de sa fabrication. Et sans compter le poids économique : tout ce qu’on investi pour remplacer un objet qu’on a déjà, c’est autant de moins disponible pour faire autre chose, tout tourne dans une même économie globale.

cassevoitures-yab.jpg Casse d’automobiles près de Saint-Brieuc, Photo de Yann Arthus-Bertrand

L’obsolescence programmée ou forcée est le moteur de notre civilisation, alors que dans le même temps, on nous parle développement durable, éco-responsabilité, ressources renouvelables… quelle hypocrisie. Dans les pays qui n’ont pas le choix, des mécaniciens de génie font rouler des engins improbables presque non-stop depuis un demi-siècle, des ordinateurs bien moins puissants qu’un téléphone actuel aident à l’éducation de villages entiers, les objets vivent trente vies, réparés, réutilisés, transformés, avant enfin d’être jetés. Nous qui avons le choix, ne pourrions-nous pas trouver un compromis ? La vraie décroissance ne pourra se faire du jour au lendemain, pas à moins de faire s’écrouler la société moderne, mais il serait peut-être temps de s’y préparer en douceur, sans quoi nous n’aurons plus le choix non plus. Ca commence par refuser de remplacer des choses qui fonctionnent parfaitement et que seule une politique commerciale méprisante et méprisable justifierait de mettre au rebus. Sur ce, je pars en quête du dernier petit paramètre qui me manque pour faire croire à l’ordinateur que ma webcam de 10 ans vient de sortir du magasin – puisque seule la date de fabrication la distingue d’un matériel moderne. Et je pars en guerre contre le Contrôle Technique des deux-roues, qui relève de la même démarche abjecte, contre laquelle nous devons résister, même par idéalisme, même avec peu d'espoir, ne serait-ce que pour le principe.