Dans plusieurs Etats des USA ainsi que dans certains pays en Europe, il est question de réformer une fois de plus l’enseignement élémentaire, notamment en faisant le tri dans les programmes pour recentrer sur ce qui est jugé le plus utile. Une saine démarche, qui a lieu en continu depuis la naissance de l’école. Aujourd’hui, les cours de latin ou de couture se font rares, ceux d’informatique se généralisent (enfin !), ça semble légitime. L’évolution dont on parle maintenant touche à l’apprentissage de l’écriture : il est question de laisser tomber l’écriture cursive et sa lecture.

Objectivement c’est dépassé, dans la mesure où ça n’existe pas sur écran. Même en papier, les rares fois de l’année où j’utilise un stylo (les derniers chèques et quelques adresses sur les ultimes enveloppes papier…), c’est pour des lettres bâtons, histoire d’avoir une chance d’être lisible. En fait, ce n’est que pour apprendre à mes nièces à écrire que je me suis remis à faire de belles lettres cursives, en tirant la langue avec application et l’impression que c’est moi qui suis revenu à la petite école (« Dis tonton, c’est comment un F en attaché ? »). Mais quand ces enfants seront grandes, utiliseront-elles autre chose qu’un clavier tactile ou même la reconnaissance vocale pour saisir du texte ? A quoi auront servi les heures passées à faire de belles boucles ? A moins justement que cette démarche ne soit indispensable : coordination, application, précision, former des lettres rapidement et lisiblement a son utilité, savoir déchiffrer une note manuscrite aussi, non ? Le débat n’est pas simple, j’avoue avoir du mal à m’y positionner. Pour qui a appris comme ça, ça semble une évidence, bien sûr qu’il faut apprendre les cursives. Cela dit… je n’ai jamais appris à écrire à la plume avec des pleins et des déliés comme ma grand-mère, ni à prendre des notes en sténo comme ma tante. Et je ne peux pas dire que ça me manque beaucoup au quotidien, où je tape aussi vite que la parole au clavier.

Où placer la limite de l’apprentissage élémentaire ? Faudrait-il refaire toute l’histoire, du calame sur tablette de cire à l’enluminure, pour être plus efficace une fois adulte ? Mais à tout miser sur le futur, ne risque-t-on pas d’être démuni si, pour une raison ou une autre, la technologie n’est plus disponible ? De même qu’on serait bien en peine aujourd’hui de faire pousser sa nourriture ou simplement faire du feu, sera-t-on incapable de lire les lettres de nos parents ? Si vous avez déjà effayé de lire un livre en vieux françois ou écrit en gothique, imaginez pour les générations suivantes. La nuance est peut-être que les changements sont de plus en plus profonds et rapides. Les supports de ces dernières années ont tant changé qu’on ne peut déjà plus lire les disquettes et bientôt CD de notre enfance, sans même parler des cahiers du grand-père…

Transposé dans le domaine motard qui nous intéresse sur ce blog, les interrogations sont similaires. Par exemple, alors qu’il était interdit jusqu’à cette année en examen du permis, l’ABS sera obligatoire dans deux ans. Faut-il toujours enseigner à freiner sans ? Là aussi, le motard d’aujourd’hui qui appris à freiner « à la main » et a roulé des années sur des motos basiques répondra sans doute que oui, évidemment, et si on a une machine de prêt sans ABS, ou une panne, comment faire ? Faut-il encore demander que les élèves sachent passer la réserve en roulant ? La même question de chronologie se pose : saurions-nous conduire une moto d’encore avant, avec un kick récalcitrant, l’avance à l’allumage à régler manuellement selon le régime, un levier de vitesse sur le côté du réservoir et des freins à patin ? De même que la lecture de manuscrits anciens est réservée aux paléographologues spécialement formés, la conduite de véhicules anciens n’est pas donnée à tous les détenteurs du permis (on l'a vu récemment, à trois motards trentenaires chevronnés nous étions incapables de mettre en route la BSA de l'ami Marco). Est-ce un mal, un bien ? Vaut-il mieux savoir à peu près freiner avec tous les systèmes, ou approfondir plus en détail uniquement le plus contemporain d’entre eux ? Sachant que qui peut le plus peut le moins, qui sait freiner avec une Terrot s’en sortira probablement avec une GTL, et qui sait lire des pattes de mouche ou une ordonnance manuscrite n’aura aucun soucis avec un texte sur écran.

Un élément de réflexion qui n’a peut-être rien à voir, mais que je trouve intéressant : saviez-vous qu’au cours de notre gestation, nous passons par tous les stades de développement depuis les origines de la vie ? D’être unicellulaire après la fécondation, nous passons à un genre d’amibe, puis au fœtus qui est remarquablement similaire entre tous les vertébrés. Poulet, cheval, dauphin ou humain, nous avons à certaines étapes la même forme que notre ancêtre commun, ce n’est que relativement tard que l’espèce est clairement différenciée. Est-ce à dire qu’il faut apprendre à graver des stèles cunéiformes avant d’utiliser une tablette tactile, ou à démarrer une Monet-Goyon pour rouler en Panigale ? Heureusement non… mais pourquoi pas, si nous étions moins pressés et n’oubliions pas tant les rétroviseurs de la vie. La société qui semble régulièrement oublier dans ses dérives son passé pourtant pas si lointain devrait nous y inciter.

Sur cette réflexion, je vous souhaite une très bonne journée…

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