A l’attention de madame Michèle Merli,
Déléguée interministérielle à la Sécurité Routière
Madame la Déléguée,
Nous avons bien reçu votre courrier accompagnant le quatre volets de communication de Sécurité routière de la Préfecture de Police intitulé « Moto routine, Histoire d’un petit trajet quotidien ». Vous nous le présentez comme une « approche pédagogique », alors que c’est surtout un florilège de mauvais comportements associés au barème punitif en vigueur. Cela induit également l’idée que la transgression systématique du Code de la route sur un mode « routinier » est une habitude ancrée chez les motards… quel raccourci ! Serait-ce juste cela qui ressort de nos efforts pour mieux nous comprendre depuis un an ?
Au fil de nos échanges consacrés à l’amélioration de la sécurité routière des deux-roues motorisés (2RM), nous avons largement exprimé notre engagement en faveur d’une conduite apaisée et du partage de la route …
Aussi, permettez-nous de vous livrer à notre tour la chronique d’un petit trajet, entre théorie réglementaire et réalités de la circulation urbaine. Ce récit n’est pas une fiction, c’est juste celui d’un motard qui se rend à son travail, deux fois par jour, cinq jours par semaine, comme des milliers d'usagers en 2RM, regroupant 16 % du trafic à Paris et Petite couronne.
Chronique d'un itinéraire ordinaire

Saint-Denis (93), 9 h du matin : je quitte ma rue tranquille sur un filet de gaz et je tourne à droite, attentif à ce qui pourrait survenir car la visibilité est réduite à cause d’un fourgon stationné dans le virage, à cheval sur le trottoir. Il est là très souvent mais les patrouilles régulières de policiers en voiture ne semblent pas s’y intéresser (respect des règles ?).
J’approche la zone des écoles maternelles et primaires, toujours à vitesse réduite car les dangers sont multiples : chaque matin, c’est un florilège de stationnements en double ou triple files pour déposer le gamin au plus près du portail de l’école, de portières ouvertes sans précaution… ça redémarre sans un coup d’œil dans le rétro ni faire usage du clignotant (forcément, avec le téléphone mobile à la main, ça gène). Et ne parlons pas des gosses debout entre les sièges, non ceinturés, des bambins assis dans des sièges auto sans harnais attaché. Que je leur en fasse la remarque et la réponse fuse : « je ne roule pas vite, je ne vais pas loin, je n’en ai pas pour longtemps, je suis pressée, mêlez-vous de ce qui vous regarde ! » Respect des règles ?
J’arrive au premier carrefour à feu tricolore qui croise la N1, vers Paris. Ma voie se dédouble pour un « tourne-à-gauche ». Le feu vert est bref et de nombreux automobilistes se « grillent » la politesse, quitte à mordre la bande blanche pour s’engager devant les autres… Le sachant, je remonte les files arrêtées pour me placer devant au feu rouge, non pas tant pour redémarrer avant les autres, mais pour qu’ils me voient lorsque le feu passera au vert… c’est ça ou courir le risque de me faire couper le virage car au démarrage, ils n’auront pas un regard pour leur rétroviseur.
Autoroute bouché
Passé le feu suivant, je m’engage sur la bretelle (à 2 voies) d’accès à l’A1 : en quelques dizaines de mètres la vitesse du flux atteint 80 km/h (limitation à 50 km/h), sans respect des distances de sécurité. Je m’insère dans le flot à la même allure, trop dangereux de rester à 50 sans risquer de me faire coller à moins de deux mètres par une voiture ou un fourgon en pleine accélération. Tant pis pour le respect des règles, mais le « rapport de forces » n’est pas en ma faveur.
L’A1 est à l’arrêt, comme chaque matin entre La Courneuve et le tunnel du Landy, totalement congestionné. Les panneaux indiquent que le temps d’accès au périphérique, distant d'à peine 2 km, est de 15 mn ! Pour m’engager sur l’A1, il me faut couper trois files, dont la première de camions entre lesquels il est parfois impossible de se glisser, même en moto ! Évidemment, cette manœuvre d’engagement ne peut se faire qu’au pas, en plein dans l’angle mort des chauffeurs de PL, alors qu’arrivent derrière moi les autos sortantes (qui réaccélèrent) pour s’engager sur la bretelle d’accès à l’A86, vers la droite… c’est chaud, surtout quand on est presque à l'arrêt ! Vite, dégager, faut rouler, faut pointer à « sa place », entre l’avant-dernière et la dernière file de l’autoroute, là où on est visible, là où les autres savent que l’on s’y trouve. Ce faisant, je prend garde à ne pas m’engager sous le nez des autres 2RM qui y circulent déjà, certains à vitesse raisonnable, d’autres non… bah, ils seront bloqués plus loin.
Me voilà entre les files des autos qui progressent au pas, première, point-mort, première, point-mort. Moi, je suis dans le flot des 2RM, je ne regarde pas mon compteur, j’ai plus vital à faire : contrôle incessant de mes rétros, je porte le regard le plus loin possible, guettant les variations de rythme des files, les trous qui vont « s’ouvrir », entraînant des changements de voies intempestifs… Mon cerveau fonctionne très vite, beaucoup plus vite que quand je suis moi-même en voiture au même endroit.
On progresse, on avance, le pouce gauche prêt à klaxonner, la main droite prête à freiner (ou à accélérer pour « dégager »… en cas de changement de file brutal d’un automobiliste). Juste derrière moi, un 2RM est en plein phare et ça fausse l'appréciation de la distance d'approche et de sa vitesse d'évolution. Mon pote, tu ferais mieux de rester en code et de te signaler d'un bref appel de phare si besoin, ça serait plus efficace et plus compréhensible pour les autres... Et ne sois pas si pressé, tu ne rouleras pas assez vite pour gagner cinq minutes... Par contre, t'as déjà oblitéré ton ticket de malchance. Celui-là me doublera dès que ça va se dégager et s'il continue comme ça, soit il se fera vraiment peur et il se calmera, soit il finira pas se mettre au tas.
Depuis la fin du tunnel jusqu’à l’accès à la Porte de La Chapelle, ça bouchonne toujours pour enquiller le périf’ Ouest : autos et camions restent tanqués à gauche le plus longtemps possible avant de se rabattre au dernier moment en force sur la droite. En moto, à cet endroit, la survie est à gauche, pour ne pas se faire embarquer par le flot. Et le respect des règles ? Quelles règles ? Ici, c’est celle du plus fort et je ne fais pas le poids… mieux vaut se couler dans le mouvement et adopter une conduite aussi préventive qu’opportuniste.
Huit bornes de périph'
A moi le périph’ Est, via le grand « gauche » dont la file de droite est souvent glissante à cause des déversements de gazole. J’ai relevé la visière de mon casque, le nez en éveil à la recherche des effluves pétrolières… le fuel, ça se sent plus que ça ne se voit, méfiance. Encore un gros morceau à passer à hauteur de la sortie de la Porte d’Aubervilliers, gaffe à ceux qui sortent en coupant les voies, je cherche à m’insérer sur celles de gauche et je souffle un peu, la circulation s’apaise : le matin, vers 9 h 15, ce tronçon est généralement fluide jusqu’à la Porte de Pantin.
Je me cale peinard à la vitesse limite, 80 km/h au compteur sur la 3è file, toujours avec un œil sur les rétros parce que je n’aime pas être collé par des voitures, toujours trop proches quand on est à moto. Je suis comme un globule dans ce flot inextinguible, particule élémentaire de cette artère qui ne s’arrête jamais : j’en ressent les pulsations, comme ces alternances de détentes et de ralentissements sensibles à 300 m de distance (plus visibles en moto qu’en auto), au gré des feux stops qui s’allument, indiquant les afflux de nouvelles particules à chaque nouvelle porte. Je peste contre cet endormi qui se traîne au milieu alors que les voies de droites sont fluides… encore un qui roule au régulateur de vitesse ! A moins qu’il… ? Bingo, il est au téléphone ! Et le respect des règles ?
En interfiles...
Vers la Porte des Lilas, ça se densifie à nouveau, les distances de sécurité (déjà insuffisantes) fondent comme neige au soleil… contrôle au rétroviseur de mon arrière gauche pour voir si la voie est libre, clignotant pour signaler mon intention de quitter ma voie, nouveau contrôle sur le côté gauche, cette fois en tournant carrément la tête pour vérifier l’angle mort et hop, je me remets en inter-file…Et je pense à vous, Mme Merli, je pense au « respect des règles », mais vraiment, je suis plus en sécurité entre les files que coincé entre les bagnoles, désolé.
Je modère ma vitesse, mais elle reste supérieure à celle des automobilistes, lesquels sont maintenant bien ralentis. En fait, je m’efforce à ce que ce différentiel ne soit pas trop important, mais c’est ce qui me permet de prendre l’initiative sur l’élasticité du trafic (gage de sécurité en moto). Et comme la plupart des usagers du 2RM qui sont aussi des automobilistes, je sais que quand on est coincé dans sa bagnole, la moto qui passe si près à l’air d’aller très vite. Ah, en voilà un qui met son clignotant à mon attention, ça veut dire qu’il m’a vu. Il y a deux sortes de « clignoteurs » que j’apprécie quand je roule à moto : ceux qui mettent leur clignotant pour m’indiquer que je peux les « remonter » et ceux qui veulent tout simplement changer de file et qui le font régulièrement savoir aux autres. Dans le premier cas, je remercie au passage d’un geste de la main gauche, sympa, merci ! Dans le deuxième cas, je réduis mon allure et fais savoir au demandeur, toujours par un geste après avoir accroché son regard dans son rétro, que je lui laisse la voie libre pour faire sa manœuvre. Ces moments de courtoisie sont aussi fréquents entre usagers que les coups en vache qui sont souvent le fait d’inattention non intentionnelle. Évidemment, y’a aussi ceux qui oublient de mettre ou d’éteindre leur clignotant et on ne sait pas trop ce qu’ils s’apprêtent à faire… ben oui, quand on téléphone ou que l’on consulte son agenda électronique, voire même son ordinateur portable ouvert sur le siège passager (si, si), on ne fait plus attention aux autres.
40 millions d'automobilistes... et moi, et moi, et moi ?
La Porte de Bagnolet est en vue : au bout de la bretelle de sortie, le feu est rouge et les automobilistes sortants s’arrêtent les uns derrières les autres, laissant naturellement de la place au milieu pour les 2RM. Je m’y coule avec d’autres « collègues » en moto ou en scooter, on redescend les vitesses, on se laisse « aller sur son erre » comme disent les marins… le truc, c’est de remonter tranquille entre les voitures à l’arrêt pour repartir en tête histoire d’être le plus visible possible. C'est vert... la voie est libre ? OK, coup de gaz pour un placement rapide sur la gauche avant que ne déboulent les sortants de l’A3 et avant de se faire couper la trajectoire par ceux qui se replient à droite pour rentrer dans Paris, se garder des autres qui s’engouffrent, depuis le boulevard extérieur, vers le périph’ que l’on vient de quitter, c’est serré-serré…
ça part dans tous les sens : les directions se coupent en de multiples cisaillements… et le car de police habituellement présent à cet endroit-là pour les contrôles anti-pollution est une donnée supplémentaire à prendre à compte car ça génère des arrêts en double-file et les évitements brutaux de ceux qui arrivent derrière les heureux élus dûment invités à stopper pour passer au contrôle.
Passer pour ne pas trépasser
Je passe le panneau d’entrée de Bagnolet, entre les camions en double-file, les cars arrêtés près des hôtels, le centre de montage de pneus d’où sortent des bagnoles sans visibilité, deux feux tricolores successifs et les cyclistes contraint de réintégrer la chaussée pour cause de fin de voie cyclable aménagée sur le trottoir. En direction de Montreuil Croix-de-Chavaux, le danger vient des fourgonnettes en livraison (suite d’entrepôts) et les demi-tours fréquents des livreurs, au mépris de la bande blanche. A plusieurs reprises, même en roulant à une vitesse inférieure à la limite maxi (50 km/h), je dois me déporter au-delà de la bande médiane pour éviter des véhicules roulant dans le même sens que moi qui se déportent sur leur gauche car la voie de droite est occupée par un camion, un cycliste, un automobiliste qui vient de stopper sans raison apparente ni même sans en signaler l’intention… Comment, mordre la bande blanche ? Et le respect des règles, saperlipopette ! Oui mais non, Mme Merli : couper la bande blanche pour faire demi-tour et la franchir pour « écarter » sa trajectoire, ce n’est pas la même chose. Et surtout, freiner alors que les pare-chocs de ceux qui roulent derrière moi sont à moins de trois mètres, c’est encourir des risques plus élevés que de transgresser une signalisation sur quelques mètres, en pleine connaissance de cause.
Et vous savez pourquoi ils me collent, les autres, derrière ? Parce que je roule à vitesse modérée, justement. Notez que si j’allais plus vite, les suivants seraient toujours aussi près derrière. En fait, le motard est plus conscient de sa propre vulnérabilité que les automobilistes qui se sentent davantage protégés dans leur véhicule.
Enfin je retrouve des petites rues pour quelques centaines de mètres avant de m’engager dans l’impasse où se trouve la maisonnette abritant le secrétariat national de la FFMC. Dernier danger au stop (où je suis prioritaire), régulièrement grillé par des automobilistes qui s'arrêtent mais qui redémarrent aussi sec, même si ils me voient... Entre mon « bon droit » et ma vulnérabilité, entre la règle et l'usage...
A vélo, en métro... ou à moto !
Il m’a fallu une demi-heure pour parcourir 15 km, de Saint-Denis à Montreuil. Je n’ai pas toujours respecté des règles impossibles à observer au pied de la lettre… pour autant, j’ai conduit prudemment, en pleine conscience des risques inhérents à la conduite d’un 2RM. Je ne suis pas pressé (je ne le suis jamais quand je conduis). Ce trajet quotidien aura pourtant été moins dangereux et plus relax que si je l'avais parcouru à bicyclette durant une bonne heure, le long de cheminements cyclables erratiques et incohérents d’une commune à l’autre, passant soudainement d’un itinéraire protégé à l’enfer routier, au milieu des camions qui me perçoivent encore moins qu’un 2RM. Je le sais, j'ai essayé !
Ce trajet aura été infiniment plus agréable à moto que durant plus d’une heure de métro, serré comme un hareng dans les wagons surchargés des lignes n°13 et n°9…
Ce trajet ordinaire, vous l’aurez compris, c’est le mien. Et ça se passe de la même manière quand je me rends à La Défense, en réunion avec les fonctionnaires de la DSCR pour y parler de sécurité routière.
Cela n’a rien de remarquable ni d’exemplaire… mais on est bien loin de la caricature incarnée par le personnage de « Bernard le motard » du prospectus moralisateur de la Préfecture de Police. Et nous sommes convaincus, à la FFMC, que cette forme binaire de communication est maladroite et contre-productive en regard des efforts que nous déployons pour réduire le risque routier.
En espérant que ce récit aura retenu votre attention et en vous renouvelant mon invitation à partager la selle de ma moto quand il vous plaira.
En attendant, nous vous prions, mes camarades et moi-même, d’accepter, Madame la Déléguée, l’expression de notre très haute considération.
Marc Bertrand,
Chargé de mission Sécurité Routière à la FFMC