« Allo maman, j’ai envie de manger chinois ». « J’arrive mon grand »

En voiture le soleil de décembre semble vouloir me réchauffer, mais je suis bien incapable de le ressentir. Je traverse un village de 1600 âmes. Sur la route principale une manifestation des salariés de la seule grosse entreprise qui menace de fermer. Je reste derrière respectant leur seul moyen d’expression. Des gendarmes viennent à moi demandant si je veux passer, je leur explique que non, que je ne peux pas briser ce pourquoi ces gens ce battent. Le commandant me dit alors, remonte on leur expliquera, ils t’en voudront pas.

Me voici sur le marché cherchant désespérément ces précieuses denrées. Je crois avoir pris un peu de tout. A vrai dire je me suis robotisée, un peu Shadocks mais avec deux trois idées avant expulsion.

Le téléphone sonne, mon cœur s’emballe, «Madame, je suis la maman du jeune homme qui a accidenté votre fils ». Avec une très grande délicatesse elle me demande des nouvelles. Immédiatement j’inverse les rôles, cette femme fait preuve d’un acte de courage, sa voix me laisse entendre qu’elle est dans un tourbillon d’émois cruels. Je l’écoute et tente de la rassurer. Non je ne lui en veux pas, lui laisse entendre que je respecte son courage de téléphoner. Cette maman me remercie, elle est malheureuse pour nos enfants. Et je la crois sincère.

Arrivée a l’hôpital le fait d’avoir entendu la voix de mon fils, mon cerveau ne me laissant que le choix que de penser ainsi. Je crois que ça va aller en s’arrangeant et vite. En réa avec les petits plats j’aperçois un sourire de mon fils de son visage tuméfié. Je peux encore le respirer. Ca y est je reprends le contrôle de mon cerveau, accident, dé-vascularisation, amputation, gangrène gazeuse, sa petite sœur, trouver une réa avec caisson hyper barre…polytraumatisé, pronostic vital engagé. Je demande à voir le chef de service il me rencontre dans une pièce isolée en la présence d’un infirmier (je sais que lorsque le protocole est ainsi c’est que ce n’est pas bon signe). Je lui demande « vous êtes susceptible de m’annoncer quoi ? » il me répond « tout »

Voilà ça va faire dix ans, sans une année sans hôpital ni pronostic vital réengagé. Mais, sans accident, a y bien y regarder c’est ce que l’on peut vivre tous les jours sans y penser.

Mais là je m’égare, et vous perds. Ce qui nous permet de continuer, réside essentiellement dans le fait que nous ne sommes pas dans la haine, qui si l’on y regarde bien ne nuit qu’à ceux qui l’éprouvent. Ni dans la vengeance, on croit que s‘il y a si ou cela on va se sentir mieux, mais que nenni. Pour se faire il faut se libérer de sentiments inutiles, afin de retrouver le gout des saveurs, et pouvoir aider au mieux ceux que nous aimons.

Ce jeune homme est passé au tribunal, à l’audience ses parents, ne savaient pas comment faire, partagés entre faut pas parler à la famille de l’accidenté, je ne veux pas que mon fils aille en prison. Qu’elle tourmente aussi pour eux, ce sont des parents qui aiment leur enfant et c’est bien légitime. Il est droit debout devant les juges et entend le verdict, je vois son corps comme recevant un coup de poing dans le sternum, un peu comme ces boules que nous avons à l’estomac. Ces parents sont anéantis. Et moi aussi, car le fait qu’il aille en prison ne changera rien, et en tant que partie civile, j’ai l’impression de valider la privation de liberté un homme. Et cela m’est très douloureux.

Un accident ce n’est pas qu’une famille de touchée mais deux, sans oublier tous ceux qui gravitent autour de nos vies.

On ne se lève pas le matin en se disant, tiens aujourd’hui je vais renverser quelqu’un tel un assassin.